Un temps pour haïr

de Marc Weitzmann, Grasset

Ce livre décrit le cheminement, l’enquête d’un homme, écrivain et journaliste, qui veut comprendre pourquoi la France est le pays européen dans lequel se produisent le plus grand nombre d’agressions antijuives. Et pourquoi notre pays a été frappé par le terrorisme islamiste entre 2015 et 2016 sans jamais, ensuite, « céder au populisme ».

L’enquête de Marc Weitzmann commence en 2013/2014 par une série de reportages réalisés pour un site américain. Le constat de départ du journaliste est terrible : « (…), j’avais proposé au site américain Tablet Magazine une série de reportages sur la montée des violences antijuives en France qui sert de départ à ce livre. Une vague de haine telle que ma génération n’en avait jamais connu (ndlr : M.W. est né en 1959) était en train de monter dans le pays, me semblait-il alors, mais cette haine ne visant que les juifs, n’avait aucune chance d’intéresser les médias nationaux. »

Un temps pour haïr est une archéologie d’un phénomène qui bouleverse notre société, une démarche intellectuelle fondée sur l’étude d’un grand nombre de documents : historiques (sur le statut des musulmans en Algérie pendant la colonisation), les écoutes des conversations entre les tueurs du Bataclan et leurs complices extérieurs, les comptes rendus de procès de terroristes, des rencontres avec des familles de convertis et de jeunes partis en Syrie. Tout cet ensemble – dont l’auteur nous aide à faire émerger les liens – est d’une lecture exigeante.

Le livre commence par l’histoire de trois convertis. A travers ces portraits, M. Weitzmann fait apparaître comment l’islam est revendiqué comme une alternative à une modernité détestée et comment la violence est légitimée au nom d’une « pureté religieuse ». Cette notion de pureté originelle viendrait du début de la colonisation en Algérie. Elle est portée par un drôle de personnage (dont j’ignorais totalement l’existence), Ismayl Urbain. Conseiller de Napoléon III, « prophète musulman et fonctionnaire de l’Empire », cet homme serait à l’origine du statut des musulmans d’Algérie, un statut censé protéger la « pureté » de leur religion mais qui les aurait enfermés dans une spécificité qui s’est retournée contre eux. Et parmi les racines du mal, M. Weitzmann pointe aussi l’attitude naïve et coupable de la France face aux islamistes que nous avons accueillis après la sanglante guerre civile des années 90 en Algérie.

Cette lecture m’a beaucoup travaillée parfois bousculée. A travers les témoignages, j’ai notamment été frappée par ces femmes fortes de leur seul statut de mère et qui, au nom de l’amour maternel, sont capables de justifier la violence de leurs enfants.

Le livre est parfois complexe et, je le répète, exigeant. Mais j’ai beaucoup apprécié la façon dont Marc Weitzmann nous emmène dans son cheminement intellectuel qui a été bouleversé par les attentats de 2015 : ces tragiques événements le surprennent alors qu’il commence le livre, le confirment dans sa démarche. Voilà un livre profond, qui sort des sentiers battus, des explications sociologiques faciles, et qui nous aide à analyser la période de très grand chaos que nous traversons.

Le titre du livre est extrait du Kaddish, tiré de l’Ecclésiaste :

Tout a son temps et toute chose

a sa destinée sous le ciel.

Il est un temps pour naître et un temps pour mourir ;

un temps pour planter et un temps pour arracher

ce qui est planté ;

un temps pour pleurer et un temps pour rire ;

un temps pour chercher et un temps pour perdre ;

un temps pour déchirer et un temps pour coudre ;

un temps pour aimer et un temps pour haïr.

(…) Car les fils de l’homme sont un accident :

comme celui-ci meurt, celui-là meurt,

tous sont animés d’un même souffle,

et la supériorité du sage sur la brute est nulle. »

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Héléna

de Jérémy Fel, Rivages

Décidément, je ne suis pas faite pour les thrillers, romans noirs, etc. J’assume mais je ne renonce pas.

Héléna avait tous les atouts pour me séduire : un auteur qui maîtrise à la perfection les codes du genre, un univers américain recréé par la plume d’un auteur européen (Jérémy Fel est un fan de littérature américaine), une structure dramatique irréprochable, une grande maîtrise dans l’art de distiller la peur (oui, oui, j’ai eu peur) et une couverture intrigante et très belle. Pourquoi, malgré toutes ces qualités, n’ai-je pas apprécié de livre ? Mystère. Je crois que j’ai de plus en plus de mal à supporter la lecture de scènes de violence, de maltraitance envers les enfants, etc. Et puis j’ai le sentiment que ce genre exploite toujours les mêmes thèmes avec, parfois, un sadisme gratuit.

Je résume. Norma vit seule avec ses trois enfants dans une maison paumée, à proximité d’une petite ville du Kansas. Il fait chaud, très chaud, dans le Kansas, ce qui contribue à l’atmosphère poisseuse du livre.

Trois enfants nés de trois pères différents.

Graham, l’aîné, est le fils du grand amour de jeunesse de Norma, mort tragiquement. Graham est un garçon parfait. Il hésite à quitter sa famille pour aller poursuivre ses études à New-York et marcher dans les traces de son poète de père.

Tommy est un psychopathe (il nous apparaît ainsi dès la scène d’ouverture du livre), qui torture et tue des animaux…Il est le fils d’un homme violent que Norma a épousé et suivi dans ce trou du Kansas. Cet homme est mort et nous apprendrons comment…

Et puis voici Cindy, petite fille née de père inconnu, que sa mère voue aux concours de « mini-miss ». Cindy va subir un sort tragique à cause de…

Hayley, jeune fille de « bonne famille », superficielle et cochant toutes les cases de la jeune fille de la classe moyenne aisée : ennui, addictions, soirées alcoolisées. Hayley se prépare, mollement, à un tournoi de golf quand le hasard d’un panne de voiture va l’amener chez Norma où elle va se retrouver coincée pour le pire. S’ensuivent des péripéties horribles : Tommy agresse et séquestre Hayley qui réussit à s’échapper avec l’aide de Graham. Avant de s’échapper Hayley commet un acte monstrueux contre la petite Cindy qui en portera les marques pour le reste de sa vie. Norma tente au départ de protéger Hayley avant de choisir finalement de protéger la monstruosité de Tommy puis de se venger.

Mais qui est Héléna ?

L’enchaînement est réussi : on tremble. Progressivement, on apprend pourquoi Hayley vit seule avec son père, qui était sa mère, qui était vraiment le père de Tommy et ce qu’il a fait subir à son fils, etc. Chaque personnage – hormis Graham – possède une double face qui fait osciller le lecteur du dégoût à l’empathie et inversement.

Héléna, qui donne son nom au livre, n’apparaît qu’à la fin. Elle est censée donner une clé de compréhension à cet enchevêtrement de fureurs mais, sincèrement, cela m’a complètement échappé.

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La somme de nos folies

de Shih-Li Kow, Editions Zulma, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Voici un roman délicieux (pour parler comme Jean d’O) qui vous assure un dépaysement bienvenu. L’auteure, de la communauté de chinoise de Kuala Lumpur (Malaisie), écrit en anglais. En 2018, elle a reçu le Prix du premier roman étranger.

Les couvertures de Zulma sont toujours un bonheur.
Celle-ci est signée David Pearson

La ville où l’eau est un problème

La somme de nos folies nous emmène à Lubok Sayong, une petite ville de 10 000 habitants au nord de Kuala Lumpur. Une ville « où l’eau est un vrai problème, simplement parce qu’il y en a trop« . En effet, dans ce décor de lacs et de montagnes, les inondations sont fréquentes. Un lieu où débarque donc régulièrement des équipes de secouristes bénévoles dont les habitants se moquent, des politiques et quelques touristes amateurs de pêches. Dans une Malaisie à majorité musulmane, Lubok Sayong regroupe une société multiculturelle « avec une école malaise, une école chinoise, une école tamoule et un pensionnat chrétien pour jeunes filles ».

L’histoire est racontée à deux voix : celle d’Auyong, le directeur de la conserverie de litchis, au ton distancié, drôle et légèrement ironique, et celle de Mary Anne, âgée de 11 ans au début de l’histoire, et qui vient du foyer méthodiste St Mary à Kuala Lumpur. Le troisième personnage important de cette histoire est Beevi, l’amie bourrue d’Auyong, qui possède un drôle de poisson « un machin bizarre. Très laid avec un museau de chien. » Beevi finira par le relâcher dans « le lac de la quatrième épouse ». Ce poisson, légèrement monstrueux causera la mort d’un touriste américain quelque temps plus tard.

Les destins d’Auyong, Beevi et Mary Anne vont se croiser le jour où cette dernière quitte le pensionnat St Mary pour une nouvelle vie avec Assunta et son mari, ses « sponsors » (et non des parents adoptifs). Un accident de voiture, provoqué indirectement par Mary Anne et une vache va mettre fin à une vie de famille à peine débutée : les « sponsors » meurent et Mary Anne est défigurée. Sauf que Assunta était la demi-soeur de Beevi et que celle-ci va recueillir la fillette et l’emmener dans la Grande Maison.

La maison d’un homme « inconcevable »

Cette « Grande Maison » appartenait à Saïd Hameed, le père de Beevi, un homme aux multiples femmes dont quatre officielles. « C’était un homme inconcevable » décrit Beevi qui affectionne cet adjectif, « un homme très laid, croisement d’une chèvre et d’un singe ». La Grande Maison est « une forteresse de briques rouges, comme un géant de pierre, avec ses quatre hautes tours aux quatre angles, chacune dans un style et une couleur différentes. » On comprend que chacune de ces tours représente un hommage à l’une de ces quatre femmes « officielles ». Beevi et Mary Anne vont créer des chambres d’hôtes dans cette drôle de maison et apprendre à vivre ensemble. Mary Anne se partage entre l’école et la gestion de la Grande Maison avec celle qu’elle appelle désormais Mami Beevi, sous le regard protecteur d’Auyong.

Tout autour, gravitent des personnages non conventionnels ou à la limite du fantastique. Tel le mystérieux garçon qui vit sous terre, au fond du jardin. Est-il l’enfant de Violette, la dernière et très jeune femme de Saïd Hameed ? Et quel est le lien qui relie Mary Anne et Violette ? La jeune fille a toujours imaginé sa mère sous les traits d’une star d’Hollywood. Voilà bien des mystères dans cette Grande Maison.

La réalité de la société malaisienne avec sa « police des moeurs »surgit à travers le personnage de Miss Boonsidik, « moitié thaï et moitié malais qui flirtait avec les hommes sans s’en cacher. » Après avoir subi la violence des autorités pour avoir défendu les « lady-boys » – maltraités en raison de « leur côté féminin » dont « il faut les purger à force de prêches religieux et d’exercices physiques » – Miss Boonsidik deviendra l’égérie du Freedom Festival, un événement annuel qui attire à Lubok Sayong les lady-boys du monde entier, dans un pays où sévit une police religieuse….

Un roman qui flirte toujours avec le magique et dont la lecture renvoie l’image réconfortante d’une petite communauté liée par des événements « inconcevables » dans une enclave encore protégée du tourisme de masse et des fureurs de la grande ville.

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Becoming

Michelle Obama

Crown, N.Y. (edition US), Fayard (édition française)

La vie de Michelle Obama est un véritable destin à l’américaine : celui d’une femme noire issue de la classe moyenne de Chicago, qui poursuit d’excellentes études de droit à Princeton, entame une carrière d’avocate dans un grand cabinet et, par les hasards d’un mariage, se retrouve à passer 8 ans de sa vie à La Maison Blanche.

La famille est une valeur essentielle pour Michelle Robinson-Obama. Elle a été élevée dans un foyer chaleureux par des parents très aimants auxquels elle rend hommage tout au long de son témoignage : « Il y a encore tant de choses que j’ignore au sujet de l’Amérique, de la vie, et de ce que l’avenir nous réserve. Mais je sais qui je suis. Mon père, Fraser, m’a appris à travailler dur, à rire souvent et à tenir parole. Ma mère, Marian, à penser par moi-même et à faire entendre ma voix. Tous les deux ensemble, dans notre petit appartement du quartier du South Side de Chicago, ils m’ont aidée à saisir ce qui faisait la valeur de notre histoire, de mon histoire, et plus largement de l’histoire de notre pays. »

Fraser Robinson a effectué toute sa carrière au sein de la compagnie des eaux de Chicago. Il ne s’est jamais arrêté de travailler, alors qu’il souffrait d’une sclérose en plaques dont il est mort à l’âge de 55 ans, un an avant le mariage de Michelle et Barak Obama. Malgré la pression de ses enfants et de sa femme, il ne voulait pas se faire soigner en raison du coût que cela risquait d’engendrer pour sa famille. Les passages où Michelle Obama parlent de son père sont d’ailleurs très émouvants.

De Princeton à la Maison Blanche

Michelle Obama a vécu une enfance et une jeunesse heureuses. Mais tout au long de son récit elle donne le sentiment de sans cesse rechercher une sorte de légitimité : quand elle intègre Princeton puis ce grand cabinet d’avocats de Chicago (qu’on imagine aisément tel que dans les séries américaines). On la sent beaucoup plus attirée par les problématiques sociales que par les fusions-acquisitions. Elle quitte les avocats pour rejoindre les services de la Ville de Chicago puis ceux d’un hôpital dans lequel elle est chargée de l’amélioration de l’accueil des patients. Son passage de 8 ans à La Maison Blanche est aussi un témoignage de ses engagements : tout le monde se souvient du potager qu’elle a réussi à créer dans les jardins de la Maison Blanche (non sans quelques difficultés) et des actions qu’elle a lancées pour faire bouger les jeunes et lutter ainsi contre le problème de l’obésité qui touche, en priorité, les populations les plus défavorisées. Elle a aussi beaucoup agi pour la réinsertion des vétérans dans la vie professionnelle.

Barak en arrière-plan

Les coulisses des deux campagnes sont évidemment deux moments forts de ce livre. On se demande d’ailleurs comment Michelle et Barak Obama ont pu résister, physiquement, à ces « méga marathons » dans lesquels ils ont dû parfois entraîner leurs deux filles, Sasha et Malia. Barak Obama est présent dans le livre mais plutôt comme une silhouette évidente en arrière-plan, imposante sans être écrasante. Michelle Obama ne livre pas de confidences mais des petites touches de la vie privée à la Maison Blanche apparaissent ça et là. La First Lady a eu du mal à accepter, au départ, la présence constante des services de sécurité, les entraves à la liberté de se déplacer. Ses filles semblent parfois mieux accepter la situation. Michelle Obama a toujours le souci de les préserver tout en les aidant à faire face à leurs « obligations » de filles du président : quand il s’agit de côtoyer Beyoncé, pour des ados, c’est forcément plus facile…

Conversation avec la reine

Outre la profession de foi d’une femme engagée, M. Obama nous livre aussi quelques anecdotes qui font aussi l’intérêt de ce genre de témoignage. Exemple, de quoi parle-t-on avec la reine d’Angleterre quand on s’ennuie ensemble dans une réunion internationale ? De chaussures inconfortables. Le décor : Michelle Obama en Louboutin et la reine guère mieux lotie. Il en résulte un échange sur les difficultés à se chausser de manière élégante et confortable et une complicité mal interprétée par les gardiens du protocole (et par ceux qui ne ratent pas une occasion de critiquer le comportement de MO) quand Michelle prend la reine par l’épaule ! (nul n’a le droit de toucher la reine). J’ai bien apprécié aussi le passage où MO raconte à quel point ses pieds ont gelé lors de la première intronisation de Barak Obama : il fait très froid à Washington au mois de novembre et la cérémonie est très longue ! Aussi, lors de la seconde intronisation de son mari, a-t-elle demandé qu’une rampe de chauffage soit installée à hauteur de pieds : j’espère que Mélania Trump lui en est reconnaissante !

Que retenir de ce témoignage largement médiatisé ? Je dirais la difficulté à se positionner en tant que « première dame » quand on est une femme indépendante qui a déjà prouvé ses compétences professionnelles. Michelle Obama a réussi, c’est sûr, à imprimer sa marque . Je retiens aussi les grandes difficultés auxquelles elle a été confrontée, avec son mari, en tant que premier « couple noir » a accéder à la Maison Blanche : ces difficultés sont évoquées sans être surlignées. Tout au long des deux mandats de Barak Obama ces faits ont été commentés mais, grâce au récit de Michelle, on les vit de l’intérieur.

J’ai lu ce livre en version originale car il m’a été offert dans cette édition. Je pense qu’elle est tout à fait abordable pour qui a une pratique régulière de l’anglais (pas besoin d’être bilingue).

Le coeur battant de nos mères

de Brit Bennett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch

Le hasard de mes lectures a fait que, peu de temps après Becoming, j’ai lu Le coeur battant de nos mères de B. Bennett. L’histoire d’une jeune fille de la communauté noire de Oceanside, banlieue de San Diego (Californie). Le destin de Nadia, 17 ans, s’écrit quand elle décide d’avorter.

La mère de Nadia vient de se suicider. La jeune fille vit seule avec son père, très impliqué dans une communauté religieuse protestante, Le Cénacle. Nadia vit une brève aventure avec Luke, le fils du pasteur, d’où cette grossesse accidentelle et un avortement dont les frais sont payés par la famille de Luke.

Nadia, marginalisée par sa situation familiale, son secret, et sa forte personnalité, va quitter Oceanside pour poursuivre ses études dans le Michigan puis en Europe. Elle change de monde. Quand elle revient dans sa ville natale, c’est pour assister au mariage de sa meilleure amie Aubrey (qui elle aussi vit une situation familiale bouleversée) avec…Luke. Nadia n’a jamais révélé son secret à Aubrey…

Un livre qui pousse à s’interroger. Faut-il se libérer du poids de sa communauté pour vivre ? Cette même communauté qui donne de la force dans un environnement hostile, est-elle aussi un lieu d’enfermement ? C’est un beau livre dans lequel, je le reconnais, j’ai eu du mal à entrer. Je ne regrette pas d’être allée jusqu’au bout de ma lecture. Un livre qui traite avec pudeur des relations entre un père et sa fille, dans un contexte lourd marqué par le mystérieux suicide de la mère. Et aussi une belle histoire d’amitié entre Nadia et Aubrey.

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La loi de la mer

de Davide Enia, traduit de l’italien par Françoise Brun

Lampedusa, une île au large de la Sicile dont le nom évoque pour nous tous le malheur de ces milliers de personnes qui viennent s’y réfugier ou qui meurent au large de ses côtes. Davide Enia, écrivain et dramaturge italien, s’est rendu à plusieurs reprises sur l’île de Lampedusa pour y rencontrer des habitants, des rescapés, des secouristes, des amis, tous témoins de ces tragédies qui durent depuis plus de 20 ans. La loi de la mer est un récit (c’est présenté ainsi) qui prend parfois des airs de roman.

« En mer, pas d’alternative, chaque vie est sacrée et on aide ceux qui en ont besoin. Point », telle est la loi de la mer que décrit un plongeur de l’île, devenu secouriste sous l’effet des circonstances. Enoncée d’un ton bourru, cette loi si humaine s’applique aussi sur l’île, quand les habitants sont confrontés à l’arrivée massive de personnes, rescapées des eaux. Certaines y posent un pied juste pour y mourir.

Davide Enia se rend souvent sur l’île chez ses amis Paolo et Melo qui lui racontent comment les habitants de l’île, une fois passé le premier réflexe de peur, sont devenus des secouristes, sont allés au-devant des migrants. En parallèle du récit, D. Enia livre une partie de son histoire familiale. Il a demandé à son père de l’accompagner sur l’île. Cardiologue en retraite, photographe amateur, ce père laisse toujours une « distance clinique » entre ses proches et lui, entre ce qu’il photographie et lui. A la différence de son fils et de ceux qui sont au contact direct de la souffrance. En témoigne ce qu’il décrit après avoir assisté à une scène de débarquement : « Assister, même de loin, au débarquement, c’était intéressant…non « intéressant » c’est trop limité. C’était une expérience très forte, mais vécue de l’extérieur, de l’autre côté de la grille. Physiquement, j’étais loin. »

« Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur… »

Nous emmener de l’autre côté de la grille, voilà justement ce que veut faire Davide Enia, en nous décrivant des scènes bouleversantes à hauteur de femmes et d’hommes. Et notamment ces jeunes filles qui s’évanouissent, sous l’effet de la déshydratation, à peine ont-elles posé le pied sur la terre ferme : « Ces évanouissements survenaient en silence. Il y en eut un troisième, un quatrième et un cinquième. On installa les cinq jeunes filles dans l’ambulance. Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur, qui devait absorber cette douleur comme l’eau les engloutirait. » Parfois ils s’évanouissent tous, raconte Paola.

« L’épaisseur de l’histoire individuelle »

Les témoignages sont multiples, ils proviennent des médecins, des humanitaires, des habitants. Bien sûr, nous les avons déjà lus, nous avons déjà vu des images de Lampedusa, une île qui a accueilli jusqu’à 10 000 personnes alors qu’elle compte à peine 5 000 habitants. Mais là nous sommes loin des règlements européens et des prises de position. D. Enia s’efforce de nous rendre compte de cette lueur d’humanité qui peut toujours naître, à l’image de ce Kurde qui raconte une histoire drôle de son pays : l’histoire d’un Kurde mort qui pleure car il ne veut ni l’enfer ni le paradis et quand Dieu lui demande où il veut aller, il répond « En Allemagne ». « Avant, dit Paola, j’avais tendance à voir leurs souffrances, les corps amaigris, les bleus, les cicatrices, leur regard effrayé. Je les regardais du haut de mon piédestal, tu comprends ? D’une position qui, puisqu’on les aide, les rend redevables à jamais. Et cette histoire drôle m’a fait prendre conscience de l’épaisseur de l’histoire individuelle de chacun. Je ne pouvais pas comprendre la douleur des expériences qu’ils ont vécues, mais je réalisais tout à coup que c’était une erreur gigantesque de les traiter avec ce paternalisme absurde. Il n’y a pas que le désespoir. Il y a le besoin de réussir, de devenir meilleur, il y a les chansons et les jeux, l’envie de goûter certains plats ou de plaisanter avec les autres. »

La lumière et la résistance

Et puis je ne peux pas finir sans mentionner Beppe, l’oncle de Davide et le frère du « cardiologue photographe ». Beppe et Davide sont très proches et le neveu tente de réactiver le lien qui semble distendu entre son père et son oncle. C’est Beppe qui conseille à Davide de conclure son livre « avec la lumière et la résistance », faisant ainsi référence au double sens possible du mot Lampedusa : « Lampedusa, de lepas, l’écueil qui écorche, érodé par la fureur des éléments, et qui résiste et confirme sa présence dans la vastitude infinie du grand large. Ou bien Lampedusa de lampas, flambeau qui brille dans le noir, lumière qui défie l’obscurité. »

Encore une lecture estampillée Les Arpenteurs.

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Leurs enfants après eux

de Nicolas Mathieu, Actes Sud

Remettons les événements à leur place : avant d’être le prix Goncourt 2018, ce livre est LA découverte de ma libraire, Valérie, qui l’avait repéré, défendu, recommandé bien avant tout le monde. Ce livre a donc reçu le label Les Arpenteurs.

Sans vouloir faire de récupération opportuniste, j’estime que ce prix Goncourt dessine bien la France périphérique, péri-urbaine, péri-rurale,….bref celle qu’essaient de nous faire voir les gilets jaunes. Pour avoir vécu quelques années dans l’Est de la France, à la même époque (années 90), j’y ai bien retrouvé cette ambiance caractérisée à la fois par l’espace et l’enfermement : on ne peut rien y faire sans voiture.

« On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait un carburant. A force on en venait à penser comme une carte routière. »

Le livre est découpé en quatre étés, de 1992 à 1998, autour d’Anthony, son cousin, Hacine, Stéphanie et Clémence. On les rencontre adolescents et le livre se termine avec de jeunes adultes. Le vol de la moto d’Anthony est le déclencheur d’événements décisifs dans les vies d’Anthony et Hacine. Au départ, Anthony brise un tabou en empruntant cette moto à son père sans son autorisation pour une virée avec son cousin. L’engin dort sous une bâche depuis longtemps et un interdit pèse sur elle. Le père d’Anthony est un homme colérique, violent, alcoolique : Anthony et sa mère craignent ses réactions. C’est Hacine, le jeune de la cité, qui est soupçonné du vol. L’histoire de ces deux garçons se scelle en parallèle autour de cette moto.

Photo Alexa Brunet

Des hommes fragiles

Le père d’Anthony est un homme aux colères imprévisibles : sa femme finira par le quitter. A la fin du livre, ce père est devenu un homme seul et pathétique que son ex-femme prend en pitié. Le père d’Hacine est un concentré de la détresse de ces hommes venus de l’autre côté de la Méditerranée et qui ont perdu leur autorité en la traversant :

« Car ces pères restaient suspendus, entre deux rives, mal payés, pas considérés, déracinés, sans héritage à transmettre. Leurs fils en concevaient un incurable dépit. Dès lors, pour eux, bien bosser à l’école, réussir, faire carrière, jouer le jeu, devenait presque impossible. »

Et des femmes fortes

Par contraste, les femmes paraissent plus fortes, résistantes. Hélène, la mère d’Anthony n’est pas une victime : elle quitte son mari pour assumer sa vie, seule. Stéphanie et Clémence, les deux petites « bourgeoises », s’amusent avec Anthony et son cousin : eux les désirent et les redoutent ; elles sont attirées sexuellement par leur côté bad boy. Mais Stéphanie comme Clémence savent où elles vont :

« Pour briguer les bonnes places, et mener plus tard des vies trépidantes et respectées, porter des tailleurs couture et des talons qui coûtent un bras, il ne suffisait pas d’être cool et bien nées. Il fallait faire ses devoirs. »

On quitte Anthony en 1998 au son de I will survive (la bande son de l’été 1998) et après la victoire de l’équipe de France au mondial. Contrairement à son cousin et à Hacine, il ne s’est pas « casé » : sa vision de la famille est définitivement pessimiste : « Anthony détestait la famille. Elle ne promettait rien qu’un enfer de reconduction sans but ni fin. » D’où ce titre magnifique extrait d’un des livres de l’Ancien Testament, cité en exergue du roman : 

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir, 
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé,
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Le prix Goncourt 2018 reprend, selon moi, la tradition du roman social. Quand les romans de Gérard Mordillat (voir Les vivants et les morts, 2005) nous racontent l’histoire d’ouvrier(e)s qui luttent contre la fermeture de leur usine, Leurs enfants après eux, dessine la construction de jeunes adultes dans un univers semblable mais résigné.

 Plongez-vous dans ce prix Goncourt mérité qui nous tend un miroir d’une partie de la France des années 90, sans mépris ni exagération.

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La chorale des maîtres bouchers

de Louise Erdrich, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez

Un des meilleurs livres lus récemment (mais traduit et paru en 2005 en France). Avec des personnages non conventionnels qui nous racontent une partie de l’histoire de l’Amérique de 1920 à 1950 environ. A commencer par Fidélis, le boucher qui aime chanter (d’où le titre), débarqué aux Etats-Unis après la première guerre mondiale deux valises à la main, l’une pleine de ses couteaux de boucher, l’autre de saucisses dont la vente lui permettra de financer son voyage jusqu’à Argus, Dakota du Nord. Avant de quitter l’Europe, Fidélis a épousé Eva, l’ex-fiancée de Johannes, le meilleur ami du boucher mort au combat : une promesse faite à un mourant.

LCMBArgus est le lieu où les vies de Fidélis et Eva vont croiser celles de Delphine et Cyprian, couple improbable. Delphine revient dans sa ville pour se rapprocher de son père, Roy, vieil alcoolique incapable de se rappeler qui est la mère de Delphine mais capable de rédemption. Pour gagner leur vie, Cyprian et Delphine ont monté un numéro d’équilibristes et se produisent dans les rues au gré de leurs déplacements. Cyprian lui aussi revient d’Europe où il a fait la guerre. Les rapports entre Delphine et Cyprian sont amoureux et fraternels, rarement charnels : Cyprian n’est pas attiré par les femmes mais il aime Delphine.

Ce qui est admirable dans ce livre ce sont les incroyables liens entre les personnages. L’amitié entre Delphine et Eva se noue quand la première commence à travailler à la boucherie. Le travail n’est pas facile pour Delphine mais la difficulté est compensée par la bienveillance et l’amitié d’Eva. Delphine l’accompagnera dans sa maladie, tentera de soulager ses souffrances jusqu’au bout. Après la mort d’Eva, Delphine restera s »occuper des enfants de Fidélis avec qui, progressivement, les rapports vont se transformer. Entre Fidélis et Cyprian les rapports sont tendus. Ils ont participé à la guerre dans des camps opposés et se soupçonnent d’avoir été dans le viseur de l’autre. Pourtant, c’est bien Cyprian qui, grâce à sa souplesse d’acrobate, ira sauver un des fils de Fidélis, enfoui sous la boue.

On ne peut pas occulter les personnages secondaires dont Clarisse, la mystérieuse amie d’enfance de Delphine, une jeune femme libre et séduisante qui a repris l’entreprise familiale de pompes funèbres. Clarisse est harcelée par le shérif local qui la poursuit depuis toujours de son amour. Il mourra de son acharnement en enquêtant sur la découverte des cadavres d’une famille entière dans le sous-sol de la maison de Roy (le père de Delphine). La découverte d’une perle ayant appartenu à une robe portée par Clarisse  et coincée dans les lattes du plancher redouble le mystère…

Je n’en finirais pas de tout raconter tant ce livre est foisonnant. Cette époque, entre les deux guerres mondiale, et ce pays dans lequel des émigrants venaient encore tenter leur chance, est un creuset romanesque inépuisable. Le talent de Louise Erdrich est aussi d’enrober cette trame dans une langue d’une grande beauté (bravo à la traductrice) avec, en prime, un souffle de mystère.

 

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La veuve Basquiat

de Jennifer Clément, Bourgois Editeur

veuve Basquiat

La Fondation Louis Vuitton consacre une grande exposition au peintre Jean-Michel Basquiat. Il paraît qu’elle est magnifique. J’ai lu, en 2016, sur les conseils de mon libraire, La Veuve Basquiat, témoignage de la compagne du peintre. J’avais beaucoup apprécié d’approcher ainsi la personnalité d’un artiste étonnant et que je connaissais mal.

 

« C’est pour ça que je peins, dit-il. Pour faire entrer les Noirs au musée. » Voilà ce qu’aurait déclaré Jean-Michel Basquiat après avoir visité des musées lors d’un séjour en Italie.

Ce livre est composé de chapitres qui donnent la parole à Suzanne Mallouk, la compagne de Jean-Michel Basquiat. Elle a vécu avec le peintre dans les années 80, à New-York. A cette époque, New-York était une ville bien plus dure que maintenant, moins touristique, pleine de fureur et de fêtes organisées dans des lieux étonnants.

J.M. Basquiat et Suzanne étaient de gros consommateurs de drogue ; ils en trouvent partout où qu’ils aillent (même à Venise). Suzanne a débarqué à New-York après voir abandonné le Canada et sa famille. Elle va vivre avec JMB une relation tumultueuse (il n’est pas très fidèle), parfois violente, pleine de séparations et de retours. Mais Suzanne restera la muse du peintre, celle qui le comprend, l’excuse. Tous les personnages sont hors norme. J. Clément décrit un milieu new-yorkais artistique dément, loin du NY aseptisé d’aujourd’hui. Et puis, en touches subtiles, l’auteure livre à travers les propos de Suzanne des indices sur l’oeuvre de Basquiat, notamment sur les mots qui reviennent souvent dans ses tableaux. On y trouve aussi un portrait acide d’Andy Warhol (apparemment très attiré par J.M. Basquiat et qui se serait bien débarrassé de Suzanne). La structure du récit est originale avec les voix de Suzanne et de l’auteure qui alternent. Et puis j’adore le titre, qui exprime d’une façon brute le lien qui unit Suzanne et J.M. Basquiat.

Aujourd’hui, Suzanne est psychiatre : « Elle soigne les artistes souffrant d’addictions ».

Page 142. La « prière » de Suzanne lors des funérailles d’un ami.

« Je ne crois pas en Dieu mais je crois que chacun de nous possède une sorte de dynamique intérieure, dont nous n’avons pas toujours conscience, et qui nous pousse à vivre des choses profondes. Ces choses profondes nous changent pour toujours et nous rapprochent de notre moi ultime. Ma relation avec Jean-Michel Basquiat et la mort de Michael Stewart ont été des expériences de cette nature. »

Lu en 2016, recommandé par mon libraire Les Arpenteurs

 

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