Une farouche liberté

Gisèle Halimi avec Annick Cojean

A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).

Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.

Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française.
Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »

Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.

J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là.
A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?

Editions Grasset – 2020

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Une vie comme les autres

de Hanya Yanagihara

Une vie comme les autres est sans doute ce à quoi aspire Jude le personnage principal de cet éprouvant livre de H. Yanagihara. Mais son passé le lui interdit. Mon compte-rendu partagé entre émotion et agacement.

A propos de ce livre j’ai souvent lu qu’il racontait une histoire d’amitié entre quatre garçons : Jude, Willem, Malcom JB. En fait, l’intrigue se structure autour de Jude et Willem, comédien beau et sensible. Malcom est un architecte issu d’une famille aisée. JB, un artiste peintre égocentrique qui puise son inspiration dans la vie de Jude et de Willem. Et Jude, le juriste, brillant, beau et mystérieux. Tous les quatre se sont connus à l’université et s’installent à New-York après leurs études. On suit pendant des années leur évolution et leur réussite qui se traduit par l’amélioration de leurs lieux de vie : du taudis au loft typiquement new-yorkais.

La couverture reflète bien le contenu du livre

Jude est l’astre noir autour duquel tournent les autres. En raison de l’infernale histoire qu’il a vécue enfant et adolescent, il se dégage de Jude une noirceur et une souffrance infinies. Bien qu’entouré de la bienveillance de ses amis et du couple qui va l’adopter alors qu’il est déjà adulte, Jude glisse sans cesse en arrière vers son passé. Il s’interdit de vivre. Il est resté handicapé à la suite d’un accident (dont on apprendra les circonstances plus tard) dont il garde de graves séquelles. Ses souffrances sont aggravées par les séances d’auto-scarification qu’il s’inflige et qui le mènent plus d’une fois au bord de la mort. Mais il est toujours « sauvé » par un ami médecin qui le soigne en essayant de le protéger contre lui-même.

Que cache Jude à son entourage ? Pourquoi a-t-il tant de mal à révéler son passé même au tendre Willem dont l’amour et la compréhension se heurtent toujours au silence de Jude. Ce passé qui nous est révélé habilement tout au long du livre, met la sensibilité des lecteurs à rude épreuve ! Certaines scènes sont saturées de souffrance et de violence au point de devoir poser le livre pour respirer. Il paraît que l’éditeur aurait demandé à Hanya Yanagihara de supprimer quelques passages trop violents pour « offrir un break au lecteur ». Elle aurait dû l’écouter : le livre n’aurait rien perdu de son intensité.

J’ai lu Une vie comme les autres pendant la période du confinement. Comme tout le monde, le moral n’était pas au top d’où, peut-être, les sentiments mitigés éprouvés à la lecture de ce livre. J’ai été parfois gênée par cette accumulation de scènes de souffrance qui transforment le lecteur en voyeur. Mais ce livre reste une magnifique et bouleversante histoire d’amitié.

Buchet Chastel – 2018 –

813 pages – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel

Titre original : A Little Life

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Les Saisons, de Maurice Pons

Découvrir Les Saisons est une véritable expérience de lecture, parfois dérangeante mais jamais décevante.

Des ossements jonchent le sol de ce village de montagne paumé où débarque Siméon, le « héros » de « Les Saisons ». Un village d’où se dégage « une sauvage laideur » à l’image du visage de Siméon.

« Il était jeune encore, mais si laid, et d’une laideur si pathétique qu’on ne lui donnait plus d’âge (…). Il y avait plus d’une paume de distance entre ses gros yeux et un nez proéminent qui lui donnait l’air triste d’un vieux bélier. »

Dans ce village de nulle part, les saisons se réduisent à deux événements météorologiques : la pluie ou le gel…bleu. Un monde où quand vient le « gel bleu » on s’attache des animaux vivants sur le corps pour se réchauffer. Tout est sale. On n’y mange que des lentilles dont on fait également une boisson. Et tous les personnages sont pourvus d’un physique grotesque.

Siméon croit pouvoir s’intégrer dans cette étrange communauté. Il se fait accepter par le Conseil en tant que gardien d’une espèce de fontaine et il ira même jusqu’à demander un enfant à Clara Dodge, une femme dont il tombe amoureux dès qu’il l’aperçoit en train de se laver dans une bassine : « une lueur rose », comme la couleur de la robe que Clara porte toujours dans cet univers si gris.

Vider le coeur et le corps de son pus

Siméon veut écrire. Il transporte dans son sac des feuilles d’un beau papier, cargaison suspecte aux yeux des deux douaniers du village.
Quelques allusions à sa vie antérieure laissent penser que Siméon a beaucoup souffert : sa soeur Enina est morte dans des circonstances violentes, dans un camp.
« Je vais pouvoir ici écrire, écrire. Je vais vider mon coeur de tout son pus. «  Il faut aussi expulser le pus qui suinte de son pied blessé par un os de mouton qu’on lui a jeté lors de son arrivée au village. Pour cela, Siméon a recours aux soins de Croll, le rebouteux du village, un personnage de farce à la dimension mythologique qui soigne les hommes et les animaux. Première rencontre : « Le Croll, une espèce de géant hirsute et dépenaillé, un foulard rouge noué autour du cou, était assis sur le poitrail d’un âne qu’il maintenait de tout son poids, renversé sur le sol. (…) Il était borgne – l’oeil droit était fermé, les paupières collées l’une à l’autre comme celles d’un nouveau-né ; l’autre à ce point injecté de sang que la pupille s’-y détachait en clair sur un fond rouge sombre. »

Deux jeunes et beaux cavaliers vont entrouvrir la perspective d’un autre monde où le printemps existe et le riz cultivé. Siméon va alors entraîner le village de l’autre côté du col pour trouver….quoi ? Les cavaliers ont-ils menti ?

Un livre culte

Pus, sang, sebum, les sécrétions du corps sont invoquées pour créer cette atmosphère de pourrissement qui émane du village. « Les Saisons » est une farce, une fable parfois comique parfois terrifiante, parfois dégoûtante (que d’os, que de pus !).

Une lecture qui m’a décontenancée mais que je recommande pour qui veut faire une découverte littéraire car ce livre ne ressemble à aucun autre. La langue est magnifique : on dirait parfois du Giono. Je ne connaissais pas du tout cet auteur français (1927 – 2016) dont Les Saisons, devenu un livre culte, est l’ouvrage le plus réédité.

Souvent, l’image de Gaspard Hauser, le « calme orphelin » du poème de Paul Verlaine, me venait à l’esprit quand j’imaginais Siméon :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de me seuls yeux tranquilles
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin
...

Les Saisons – Maurice Pons – Christian Bourgois Editeur

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Un Jardin en Australie de Sylvie Tanette

Avec Un Jardin en Australie, Sylvie Tanette livre deux beaux portraits de femmes qui se « croisent » à des années d’intervalle en Australie dans une maison aux confins du désert.

Ann est une jeune femme des années 30, issue de la bonne bourgeoisie de Sydney, et qui, contre l’avis de sa famille, épouse un ingénieur avec qui elle part s’installer à Sanilasburgh, une ville minière du Nord de l’Australie, au bord du désert.
Valérie a grandi dans les quartiers Nord de Marseille au milieu de ses frères, dans une famille d’origine italienne. 70 ans après, elle viendra s’installer dans la maison de Ann, avec son mari médecin et Elena sa fille qui, à 3 ans, ne parle toujours pas. Les deux femmes se retrouvent réunies par le jardin que Ann a créé des décennies auparavant et que Valérie va tenter de faire revivre.

Editions Grasset – 2019

Un citronnier de Sicile

Ann et Valérie ont toutes deux des objectifs exigeants. Ann s’épuise à créer un jardin empli d’essences rares dans un jardin prolongé par le désert. Aidée par un jardinier chinois elle fait venir des arbres du monde entier. Un citronnier de Sicile est le premier arbre planté et le seul qui survivra dans cette terre récalcitrante.
Valérie vient de France avec son mari médecin. Dans cette ville proche du désert et que rien ne prédestinait à cela, elle réussit à monter, avec succès, un festival d’art contemporain. Ann est un spectre bienveillant qui continuer de hanter sa maison et qui observe comment Valérie s’empare de son jardin et tente de le faire revivre. Ce jardin symbolise le lien entre ces deux femmes exigeantes, éprises de liberté

Des pionnières en milieu hostile

Ann est de la même trempe que certaines héroïnes de Wallace Stegner, des pionnières qui vivent avec leur famille dans des environnements hostiles qu’elles affrontent avec courage.
Les premières phrases de Un jardin en Australie évoquent la narratrice de La Ferme africaine de Karen Blixen. « J’avais une ferme en Afrique » faisant écho à « Il y a longtemps, en Australie, une femme a planté des citronniers de Sicile. »
Valérie s’est aussi construite aussi contre sa famille qui ne la comprend pas. Avec une énergie de jeune pionnière elle va réussir à bâtir un festival reconnu et à découvrir une artiste locale inclassable.

Un Jardin en Australie est un livre empli de mystères et de personnages secondaires aussi attachants que ses héroïnes (le jardinier chinois, les maris, la petite fille muette). L’auteure aurait pu en faire 1 000 pages tant la matière est abondante mais ce qui est appréciable justement dans ce livre c’est sa sobriété et ce que Sylvie Tanette arrive à suggérer, sans jamais surligner, de ses héroïnes à l’aide de phrases concises.

Sylvie Tanette : rencontre dans un café du 9e

Sylvie Tanette et moi avons quelques points communs. Nous avons toutes deux grandi à Marseille et vivons aujourd’hui dans le 9e arrondissement de Paris. Nous nous croisions à la sortie de l’école de nos enfants et aujourd’hui dans les rayons de notre librairie de quartier.
Un Jardin en Australie est son troisième roman. J’ai eu envie de lui poser quelques questions autour d’un café.

Sylvie Tanette

Pourquoi l’Australie ?

C’est un roman que j’ai écrit un peu à l’intuition. Je n’avais pas de projet détaillé. Au départ j’avais juste en tête la maison avec ce no man’s land autour et le désert proche. J’étais sûre que l’histoire se déroulerait dans un environnement anglophone. J’avais en tête une carte postale, une photo. Et puis j’ai pensé à l’Australie et le roman s’est construit à partir de là. Je me suis documentée mais pas trop car je voulais laisser libre cours à mon imagination. 

Valérie a grandi à Marseille comme toi. Etait-il évident pour toi d’évoquer Marseille depuis l’Australie ?

J’ai un livre en cours, depuis longtemps, qui parle de la construction des quartiers Nord de Marseille avec l’arrivée des Italiens, des Arméniens, des Espagnols, des Algériens… Et ce petit roman, Un jardin en Australie, s’est construit en racontant la même chose. Je pense que j’avais besoin de partir à l’autre bout du monde pour pouvoir me libérer et écrire une histoire sans avoir le poids de Marseille, même si elle est revenue par la fenêtre. L’Australie m’offrait une plus grande liberté. 
Salinasburg est une ville au milieu de nulle part comme les quartiers Nord de Marseille avec le train qui chaque semaine déverse des gens qui viennent du monde entier : des Irlandais, des Chinois, des Italiens. Quand je relis le livre je me dis que c’est ma façon de raconter l’histoire des quartiers Nord. Le paysage où vit l’artiste, c’est le terrain vague où on jouait quand on était petit. J’ai mis du temps à m’en rendre compte : les collines évoquent la chaîne de l’Estaque, le désert c’est la mer.

Dans ce livre tout le monde vient d’ailleurs. Même les arbres sont importés. Le seul qui survit c’est le citronnier de Sicile. Cela m’a fait rire. Le cerveau a des replis incroyables. Pendant l’écriture du livre j’ai fait un déplacement à Marseille et j’ai revu le terrain vague et cela m’a paru évident. Dans le terrain vague de mon enfance on a construit des lotissements comme à Salinasburg. 

Ann et Valérie, deux femmes vivant dans deux siècles différents et pourtant confrontées à des problèmes similaires ?

Ce sont deux femmes qui ont grandi dans des pays et des milieux sociaux différents et qui vivent finalement les mêmes choses : elles ont des problèmes avec leurs familles qui veulent tout décider pour elles. Les parents de Valérie veulent qu’elles fassent un BTS, des études courtes, alors qu’elle a envie de s’occuper d’art contemporain. On se moque d’elle mais elle y parvient même si c’est compliqué.
Pour Ann c’est la même chose : ses parents voudraient juste qu’elle épouse un garçon de son milieu. Elle a dans l’idée de découvrir son pays, de faire autre chose et de construire son jardin avec des essences rares. Toutes les deux abandonnent leur famille mais c’est la vie. J’aimais bien l’idée qu’elles soient confrontées aux mêmes choses et qu’elles n’y arrivent pas complètement. Chacune place la barre trop haut. Ce type de personnalités m’intéresse : elles se fixent des objectifs trop élevés et du coup elles sont insatisfaites. 

Pourquoi Elena, la fille de Valérie ne parle pas ?

Souvent dans les livres écrits par des femmes, on trouve des personnages qui ne parlent pas ou qui ont arrêté de parler. Je pense que ces femmes disent quelque chose d’elles, de leur condition, de ce qu’elles vivent intimement mais je ne sais pas quoi. 

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LE MONDE N’EXISTE PAS

De Fabrice Humbert – Editions Gallimard

Voici un livre qui nous parle de l’Amérique que nous adorons détester et ressasser les travers en oubliant volontiers que le bon et le mauvais finissent toujours par traverser l’océan.

Je tente un nouveau format à l’occasion d’un essai de matériel : la vidéo. Ce sera peut-être le seul et unique essai. Merci à mes abonnés (et aux autres) de m’écrire pour me dire s’ils arrivent à lire facilement cette vidéo.

Réalisation et montage : Philippe et Nicolas Dixmier

Et pour compléter…

Sur la relation du narrateur avec son passé :

« (…) les habitants de Drysden sont tous doublés de leur passé, l’adolescent escorte l’adulte, la photographie en noir et blanc s’impose à l’image. Je ne peux considérer ce qu’ils sont, je sais trop ce qu’ils ont été, sans doute parce que je n’en suis jamais sorti pu parce que j’ai bâti ma vie contre ce passé, contre les années à Drysden. »

Sur la mise en scène d’un fait divers à l’aide du mélange fiction/réel (on a retrouvé une basket de la victime) :

« La basket de Clara Montes est un effet de réel. En soi, l’événement est insignifiant mais il faut déchaîner les passions de la représentation, relancer encore et toujours la fièvre de l’émotion. Le détail a été soigneusement choisi comme le conseillait le site américain : le corps de Clara Montes désormais enterré, la présence de sa chaussure en est la métonymie et cela à travers le pied, la pantoufle de vair des contes. »

Le récit au temps du coronavirus

Le terme de récit est très régulièrement utilisé dans les médias comme pour nous signifier qu’il peut s’appliquer à n’importe quel événement. « Une relation écrite ou orale (de faits vrais ou imaginaires) » : telle est la définition donnée par le dictionnaire du mot « récit ».


Un exemple avec ce titre lu dans la presse pendant le confinement : « Le récit du pouvoir sur le coronavirus a eu pour fonction de masquer les lacunes de l’Etat ». Ce titre sous-entend donc que le récit est fabriqué avec une intention mais on peut aussi penser que l’article façonne un récit à partir de son opinion sur l’action des pouvoirs publics. Cela me paraît vertigineux et je ne cesse de m’interroger sur l’utilisation de ce mot récit à toutes les sauces.

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Un parfum de corruption

de Liu Zenyun – Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet

Voici un livre étonnant et édifiant sur la Chine. La première partie raconte l’histoire de Niu Xiaoli, une jeune femme déterminée qui vit en milieu rural et qui, un jour, part à la recherche de Song Caixa, la jeune épouse de son frère, envolée le lendemain de ses noces avec sa dot, ou plus exactement avec l’argent qui a servi à l’acheter.

Une très jolie couverture pour un livre grinçant

Nous sommes bien au 21e siècle mais dans certaines régions de Chine, les fiancées s’achètent encore. Furieuse d’avoir été bernée et sûre que son benêt de frère ne fera rien, Niu Xiaoli se lance sur les traces de Song Caixa emmenant avec elle, en otage, la femme qui a servi d’intermédiaire au mariage. S’ensuit un périple sur des milliers de kilomètres au cours duquel Niu Xialoi va être abandonnée par son « accompagnatrice » puis aidée par une autre femme qui se révèlera être une maquerelle vendant la fausse virginité de jeunes filles à des hauts fonctionnaires. Un trafic auquel Niu Xiaoli va participer parce qu’elle a besoin d’argent.

Dans la deuxième partie du livre on découvre le monde de l’administration régionale chinoise et comment un trafic de fausses virginités et un pont mal construit peuvent faire tomber des hauts fonctionnaires…On mesure dans ces passages le poids de l’administration. En Chine, si haut qu’on soit assis, on tombe très rapidement. En cas de soupçon pas d’enquête préalable et arrestation immédiate. Et l’on retrouve Niu Xiaoli qui est rentrée chez elle avec de l’argent qui lui permettra d’acheter un restaurant, de prospérer avant d’être confrontée de nouveau à la duplicité d’une de ses employées.

L’argent est le rouage qui fait tourner toutes les relations humaines…et aussi les relations conjugales. Il reste très peu de place pour les sentiments. Les personnages sont toujours en quête soit d’argent soit de pouvoir. Ou d’essayer de s’y maintenir.

La mécanique de ce livre est parfaite. Tout s’enchaîne à coup de rebondissements et de faits dont la logique nous apparaît à la fin.

Une farce drôle et instructive. Un livre recommandé par Les Arpenteurs.

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Inspirées par les livres

Livres en Pile sort de sa bibliothèque pour la regarder de l’extérieur en tant qu’objet. J’apprécie que les livres apparaissent dans les tableaux, les dessins, les photographies, qu’ils en soient l’objet central ou de simples accessoires.

Et dans la série « Le talent de mes amies » inaugurée avec Sylvie pour la littérature et Catherine pour la poésie, voici la peinture avec Nathalie et Annie.

Inspirée par une photo de ma bibliothèque publiée sur ce blog, Nathalie m’a envoyé ce très joli dessin coloré qui reflète bien selon moi l’esprit foutraque (en apparence) de mes étagères. Nathalie m’écrit :


« J’ai toujours rêvé d’avoir une pièce réservée à la lecture ou, à défaut, une grande bibliothèque : chez moi, mes livres sont perchés dans un couloir, entassés par terre ou sur un meuble.
La photo de ta bibliothèque a simplement donné vie à mon envie…et plus loin mon envie de la peindre.
En période de confinement, j’ai profité d’une après-midi pour reproduire, à ma manière, cette bibliothèque. »

Nathalie Guidoni – Avril 2020 – Peinture acrylique et feutre fin – Format 29,7×42 – Papier 250g

Annie me raconte comment elle a créé sa série « Entassements » et son évolution vers différents formats et techniques :



« En aidant une amie à vider une chambre pleine de livres, je me suis interrogée sur notre tendance à accumuler dans nos sociétés contemporaines, comme si nous risquions de manquer.
J’ai commencé par une pile de couvertures peinte en petit format (50×50). Mon professeur aux Beaux Arts, m’a suggéré d’agrandir le format (1m de haut puis 1m50) et j’ai empilé des livres, des chaussures, des doudous, du bric et du broc (d’après des photos du marché aux Puces de Jaffa où un brocanteur avait fait des piles incroyables de meubles, valises, vaisselle etc) puis j’ai empilé des crânes.
Ensuite j’ai changé de format et de technique,(acrylique sur toile alors que pour les autres c’était acrylique et huile sur papier) j’ai refait une pile de livres (d’après une photo d’une vitrine dans le passage Vivienne) et après rangement de ma penderie une pile de pulls et tee-shirt, puis un entassement de vêtements.
Après avoir exposé cette série en septembre 2018, j’ai arrêté avec cette source d’inspiration. »

Annie Darmon-Tetart – Tas de livres – Acrylique sur toile – 80x100cm – 2018

Sur le bandeau de couverture du livre de Laure Murat, Relire, enquête sur une passion littéraire, figurait cette phrase « Pourquoi garde-t-on ses livres si ce n’est pour les relire un jour ? ». Dans cette période confinée des amis regrettent, « je n’ai plus rien à lire et les librairies sont fermées ».
Certains donnent les livres une fois lus, ou les échangent, les revendent. D’autres préfèrent les emprunter en bibliothèque. Je fais partie de la catégorie qui empile et qui est bien contente, en ce moment, d’avoir un tas de livres à relire ou à découvrir parce que je n’ai pas eu le temps de les lire.

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Deux livres d’avant le confinement

Voici deux livres que j’ai lus avant la période de confinement. Si vous êtes à la recherche de livres distrayants, qui vous fassent oublier cette difficile période, passez votre chemin…Ces deux livres nous parlent de la souffrance des jeunes : souffrance psychologique liée à la maltraitance familiale ; souffrance face à la maladie et la mort.

Champion de Maria Pourchet – Folio

Champion est le double de Fabien un adolescent de 15 ans placé dans un internat à quelques kilomètres seulement de chez lui.
Fabien s’adresse par écrit à sa psychiatre comme elle le lui a demandé. Quand il rentre chez lui le weekend, Fabien vit l’enfer. Sa mère qui semble le détester le maltraite, et son père, désemparé, ne fait pas grand chose pour défendre son fils.
Et Fabien accumule les « bêtises » de son âge : boire, fumer, voler, être mêlé (peut-être ?) au meurtre d’une vielle dame.

On découvre progressivement qui est Champion et le secret de famille qui a bouleversé le lien entre Fabien et sa mère. Un livre grinçant, déroutant, original. L’écriture m’a un peu dérangée au début (un peu affectée pour imiter un style ado) et puis on s’y fait car Fabien est attachant et émouvant.

Un livre recommandé par Les Arpenteurs

Pierre Jourde – Winter is coming – Folio

Encore plus triste que le précédent et encore plus bouleversant car nous ne sommes plus dans la fiction.

Gabriel Jourde, alias Gazou, 20 ans, est atteint d’un cancer du rein rarissime, associé à une maladie d’origine génétique, la drépanocytose, qui touche les jeunes Noirs.
Pierre Jourde, son père, raconte la dernière année de Gabriel, les séjours à l’hôpital, la succession des examens.
Parfois, ces terribles maladies s’endorment le temps d’une rémission trompeuse pour mieux imposer leur brutalité après le fol espoir.

Les dernières pages sont terribles peut-être insoutenables face à la souffrance de Gabriel et au désespoir des parents. Le père se revoit dans cette chambre d’hôpital, les mains retournées en signe d’impuissance, tournées vers qui, vers quoi ? Ce sont les derniers instants de Gabriel :

« Voici que, dans la pénombre, la mère est assise au chevet de son fils, la te^te penchée sur lui, les deux mains posées sur son bras ; Hélène, debout, en retrait, regarde elle aussi Gabriel qui dort, ou qui voyage dans les visions de la morphine. Toutes deux le veillent et ne le quittent pas des yeux, comme s’il suffisait d’un moment d’inattention pour qu’il nous échappe à jamais. Voici que le père, debout lui aussi, sans en avoir d’abord conscience, les bras écartés du corps, ouvre les mains. C’est le geste instinctif d’impuissance de qui s’avoue désarmé; ces mains devraient agir, mais ne peuvent plus rien faire cette fois, plus rien à prendre ni à donner, rien à saisir, on ne peut plus caresser l’enfant, ni le soigner ni le prendre dans ses bras pour le consoler, comme quand il était petit et qu’il était tombé, on le voudrait mais c’est impossible, alors que faire d’autre, devant l’inéluctable, que de laisser ouvertes les mains. »

La suite est tout aussi émouvante avec une magnifique comparaison avec des comparaisons puisées dans les souvenirs esthétiques de l’auteur. Lui revient alors en mémoire des scènes de « descentes de croix des maîtres anciens ». Et puis le père culpabilise de réagir ainsi dans un moment pareil :

« S’en vouloir un instant de faire l’esthète et l’amateur d’art au moment même de la mort de son enfant, même là trouver encore le moyen de simagrées et des poses avantageuses, et puis non, comprendre que ce n’est pas cela, ils savaient, les maîtres anciens, ce que c’était que la souffrance humaine, ils connaissaient bien ce qui s’empare des muscles et des regards, cette force qui meut les bras, incline les têtes et fait jaillir les larmes, comme si une présence invisible empoignait, tordait et modelait ce corps qui ne sait pas ce qui s’empare de lui, qui ne sait pas comment ni où se tenir, et s’abandonne. »

Certes la littérature peut-être source de consolation ou de distraction (surtout en période de confinement) mais elle nous aide aussi à nous rapprocher en témoignant d’une universelle expérience.

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Un peu de poésie

La librairie Les Arpenteurs, au jour 15 de sa bienheureuse opération #onconfineonbouquine, a eu la bonne idée de nous inciter à relire de la poésie. « Il traîne parfois depuis des années dans notre bibliothèque, pour la frime ou un recueil étudié il y a des années qu’on se trimbale depuis… Alors saisissez-vous de votre livre de poésie parce qu’on s’accorde trop peu souvent une parenthèse lyrique ! » nous encourage Gaëlle.



Grâce à mon amie Catherine E. qui écrit des poèmes, j’ai retrouvé le plaisir de lire de la poésie avec parfois une joie enfantine, parfois des larmes qui montent aux yeux, des bouffées d’émotion. Catherine publie ses poèmes sur un blog au joli nom de Sansonnettes & Sornettes dont je vous recommande la lecture. Ses textes sont parfois graves, parfois légers, souvent mélancoliques.

Récemment je lui ai demandé si elle était inspirée par le coronavirus. Ce thème d’inspiration ne l’a même pas effleurée. Par curiosité elle est allée chercher dans son dictionnaire de rimes les mots qui rimaient avec virus : omnibus, antivirus (bien sûr), papyrus, terminus, ficus, Nostradamus ? Amusez-vous à compléter…

Je l’avais interrogée avant le confinement à l’occasion de l’autopublication de son recueil « Failles temporelles »

Près d’une cinquantaine de tes poèmes figurent dans le recueil « Failles temporelles ». Pourquoi avoir choisi de les publier maintenant ?

Jusqu’à présent je les publiais sur mon site Sansonnettes & Sornettes et pour avoir de la visibilité auprès d’un public sélectionné. Et là j’ai eu envie d’élargir le cercle de mes lecteurs et de montrer mon travail à des personnes qui ne savent pas forcément ce que je fais en dehors de mon activité professionnelle. J’ai envie de dire « j’éprouve des émotions et c’est ainsi que je les exprime ».

Et pourquoi avoir choisi la poésie et ses contraintes d’écriture ?

La poésie est parfaitement adaptée à l’expression des émotions, des souvenirs. Elle est pour moi une écriture spontanée, adaptée au temps que je peux consacrer à l’écriture.

Écriture spontanée ne signifie pas sans contraintes. J’aime en ajouter en créant par exemple des quatrains avec la même rime, en cherchant le mot juste, en retravaillant. La contrainte peut être amusante…

A la lecture de tes poèmes on ressent souvent de la mélancolie, de la légèreté mêlée à la gravité dans l’évocation du temps passé ….

Oui mes poèmes sont souvent des méditations sur le temps qui passe, sur le sentiment d’être passée parfois à côté de quelque chose. Mes textes inspirés de mes voyages en Afrique, par exemple, sont la transposition du sentiment d’avoir vécu des événements sans les comprendre. Ils me font revenir vers des situations que j’ai vécues, retenues mais sans saisir leur sens.

Extrait de Failles Temporelle – Entre Mis Recuerdos

PAGNES ET NIGERIANES

J’ai pris le vol de nuit pour Abidjan la douce…

Au matin un petit taxi
couleur de poule rousse
m’a emmenée à Cocody
et j’ai regardé le jour enflammer
la lagune et les Deux-Plateaux
accompagnée par mes amies
des putains de haute volée
vêtue de leurs plus beaux atours
avec leurs grands turbans noués
sur leurs jolies têtes rasées
elles sont hautes comme des tours
et fières comme Yamousso
accoudées aux bars des hôtels
elles guinchent les hommes d’affaires
qui cherchent à se brûler les ailes
moi je n’ai rien fait pour leur plaire
mais elles aiment ma compagnie
Elles m’entraînent au cinéma
voir Sidiki Aba jouer dans « Petanqui »
et tandis que le public debout
interpelle les stars à l’écran
nous semons des noix de cajou
partout sur le parking géant
Nous sommes parties en balade
à Treichville sur le grand marché
voir les langoustes et les daurades
manger un Tiep sénégalais
en moquant les hommes en costard
qui voudraient pour quelques dollars
marier les princesses exilées

Je partais le lendemain soir
elles sont venues me dire au revoir
dans la grande salle d’attente
sans leur pagne sur leur tête nue
elles étaient si différentes :
je ne les ai pas reconnues !

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Des jours sans fin

de Sébastian Barry – traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux

Je n’ai pas choisi de parler de ce livre en raison de son titre qui pourrait faire référence à notre quotidien en cette période de confinement. En le feuilletant de nouveau afin de préparer cette note de lecture j’ai considéré que ce livre illustrait bien notre capacité à provoquer le bien et le mal, à révéler notre humanité – pour certains du moins – quelles que soient les circonstances.

Thomas McNulty, 17 ans et John Cole 14 ans se rencontrent aux Etats-Unis dans les années 1850. L’un a fui l’Irlande et la grande famine, l’autre la grande pauvreté d’une famille de fermiers. Ce n’est pas une histoire d’amitié entre deux adolescents mais bien une histoire d’amour que Thomas nous raconte avec un grand naturel. Quand Thomas croise John Cole (il l’appelle toujours par son prénom et son nom), après une terrible traversée entre l’Irlande et l’Amérique, il se sent de nouveau humain. Leur amour est une évidence et Thomas n’évoque John Cole – « plus beau que tout homme ayant vécu sur terre » – qu’en termes laudatifs.

« Des jours dansants »

Leur histoire les mène d’un cabaret perdu à la guerre, d’abord contre les Indiens puis dans la guerre civile aux côtés de l’Union.
Pour ne pas mourir de faim, ils acceptent un travail de danseuses dans un bar de Dogsville, une bourgade de mineurs où les femmes sont peu nombreuses mises à part « l’épouse du magasinier et la fillette du palefrenier. » Le patron du bar les trouve « mignons » et les persuade de se transformer tous les soirs en Joanna et Thomasina pour donner « l’illusion du beau sexe ».
« Ce qui est drôle c’est que dès qu’on a enfilé ces robes, tout a changé. je m’étais jamais senti aussi heureux de toute ma vie. Mes souffrances et mes soucis s’étaient tous envolés. J’étais un garçon neuf. Ou plutôt une fille neuve. Affranchi, comme les esclaves dans la guerre à venir.« 
Ces « jours dansants » durent deux ans jusqu’à ce que John et Thomas, devenus trop grands, ne puissent plus entrer dans leurs habits de danseuses. Ils y reviendront à une autre période de leur vie et après avoir fait l’expérience de la guerre.

Thomas et John vivent la guerre avec autant d’énergie et d’engagement que dans leur cabaret. Ils s’engagent dans l’Armée pour combattre les Indiens en Californie : « Les colons de Californie voulaient qu’on les en débarrasse » explique laconiquement Thomas avant de raconter une ahurissante traversée du pays où toutes les populations se croisent : des Indiens, des Scandinaves, des Mormons, (« on ne peut pas faire confiance à ces fous » affirme Thomas).

« Une Amérique imprévisible et brutale qui va de l’avant sans jamais attendre personne » décrit Tomas en évoquant comment les troupes se forment au hasard des rencontres entre des hommes partis à l’aventure pour survivre et qui sont rattrapés par la famine, les catastrophes, la spéculation.

Une drôle de famille

Les scènes de guerre alternent avec des moments de répit. Avec Winona, une jeune indienne que Thomas et John ont adoptée, ils forment une famille presque ordinaire : ils ont repris leur numéro de danseuses dans un cabaret et Thomas préfère s’habiller en femme quand il est à la maison. La guerre va les rattraper et risquer de rompre cette période de sérénité familiale.

Ce qui est frappant dans ce livre c’est l’innocence des deux personnages, illustrée par la façon dont Thomas s’exprime : avec un grand naturel. L’auteur Sebastian Barry a choisi de lui prêter un langage parlé, mais pas relâché. On sent la volonté de Thomas de bien s’exprimer malgré l’absence systématique de la négation (une intention de l’auteur pour donner une tonalité particulière ?). « La façon qu’on avait d’apprêter un cadavre au Missouri était pas piquée des hannetons » lance Thomas dès l’ouverture du livre.
On ne sait pas vraiment ce que pense John Cole, personnage plus secret : nous ne disposons que de la vision amoureuse Thomas. John Cole découvre que chez les Indiens aussi existent des « êtres merveilleux qu’ils appellent les winkte et les Blancs des Berdaches, des braves habillés en squaws » qui font la guerre en « tenue d’hommes et après la bataille remettent leurs plus beaux atours de femme. »

Ils sont innocents mais pas inconscients notamment quand ils participent aux massacres des Indiens ou des Confédérés. Une des premières scènes de massacre est d’autant plus dure quand ils s’aperçoivent qu’ils sont tombés sur un campement de femmes et d’enfants. Dans cette horreur le major, philosophe à sa manière (« les Blancs comprennent pas les Indiens et vice versa ») fait respecter les règles : il oblige ses hommes à enterrer les Indiens morts au combat et fait fusiller un soldat coupable de viols.
Un drôle de monde où parfois les ennemis s’entraident (quand les Indiens offrent à manger à la troupe affamée) où les populations se croisent dans de grands mouvements de déplacements perpétuels, où deux jeunes hommes vivent leur amour sans vraiment se cacher et arrivent à survivre dans un monde violent en formant une drôle de famille.

Un roman recommandé par Morgane de la librairie Les Arpenteurs, la meilleure du 9e arrondissement de Paris !

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Littérature du confinement

Une petite liste inspirée par la situation actuelle et qui va peut-être nous aider à prendre du recul et à relativiser notre situation. Et vous y trouverez aussi quelques conseils de survie !

J’ai de quoi tenir quelques semaines

Les Invisibles de Roy Jacobsen – Ou comment survivre en famille dans un environnement naturel difficile. Je n’ai pas trop aimé mais je vais peut-être le relire pour y puiser des ressources…

Le mur invisible de Marlen Haushofern – A la suite d’une catastrophe mondiale, une femme se retrouve seule au monde dans les Alpes autrichiennes, séparée des autres (tous morts ?) par un mur invisible. Heureusement que les animaux domestiques l’entourent pour survivre…

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin – Un huis-clos entre deux hommes coincés dans une maison par une tempête de neige et une panne d’électricité géante. Quelle meilleure situation pour tester nos capacités humaines d’entraide ?

Le Lambeau de Philippe Lançon – Un chef d’oeuvre d’humanité à découvrir pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu. Et aussi un bel hommage aux médecins, personnels soignants, tous ceux qui se dévouent en ce moment pour nous.

Dans la forêt de Jean Hegland – Nell et Eva, deux soeurs, se retrouvent seules dans la maison où elles ont toujours vécu, installée au seuil d’une forêt. Le monde s’est écroulé et on ne sait pas vraiment pourquoi. Une épidémie meurtrière ? Une catastrophe naturelle ?
Elles survivront car elles n’ont pas renoncé à ce qu’elles sont. Et peu importe ce qui est arrivé au reste du monde, J. Hegland laisse la porte ouverte à l’espoir.

Le grand marin – de Catherine Poulain – Une femme seule qui partage le quotidien d’un bateau de pêche avec quelques marins. Un beau récit de courage.

Je suis une légende de Richard Matheson – Robert Neville est le seul survivant d’une catastrophe planétaire. Tous les autres humains se sont transformés en vampires. J’adore ce livre qui me fait frissonner à chaque fois.

Et puis bien sûr La Montagne magique de Thomas Mann dont une nouvelle traduction a été publiée en 2019. « Hans Castorp rend visite à son cousin dans un luxueux hôtel de Davos, en Suisse Piégé par la magie de ce lieu éminemment romanesque, captivé par les discussions de haut vol, il ne parvient pas à repartir. »

Bon j’ai compris ma liste n’est pas fun mais vous y trouverez des raisons d’espérer dans l’humanité…

Tous ces livres ont été recommandés ou achetés à la librairie Les Arpenteurs, la meilleure librairie du 9e arrondissement de Paris. Suivez-les sur les réseaux sociaux…pendant le confinement ils continuent à guider nos lectures.

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Journal d’Irlande

de Benoîte Groult
carnets de pêche et d’amour 1977 – 2003

« J’avais une maison en Irlande… » se moque Benoîte Groult en paraphrasant la première phrase de La Ferme africaine de Karen Blixen.
En fait, B.Groult avait trois maisons : dans le Var, en Bretagne (dont elle était originaire) et dans le Kerry.

Ce Journal d’Irlande recouvre tous les mois d’août passés dans l’île entre 1977 et 2003, soit plus de 20 étés à se geler. Car il fait toujours froid dans ce pays, même en plein été et BG s’en plaint tout le temps.

B. Groult et son mari, l’écrivain Paul Guimard, sont fous de pêche. Dans ce carnet sont consignés les résultats des pêches du jour. Des maquereaux, des oursins, des crevettes, des homards, des lieus….chaque jour est une pêche miraculeuse que Benoîte pratique avec passion et en utilisant un vocabulaire très technique. Les non amateurs de pêche peuvent sauter ces passages qui frisent parfois l’indigestion tant la pêche est abondante.

La couverture people du livre avec François Mitterand venu leur rendre visite dans leur fief irlandais (P. Guimard faisait partie du cercle des conseillers du président) est trompeuse. B. Groult évoque en effet brièvement cette visite sans révélation particulière. Mais j’ai retenu de ces mondanités, la visite du Premier ministre irlandais de l’époque (Charles Haughey), dont BG rapporte ainsi les propos sur l’Europe : « Contrairement aux autres pays, notre entrée dans la communauté européenne a été pour nous l’accès à la souveraineté. Notre voix vaut désormais celle de l’Angleterre : nous ne sommes plus sa colonie. »

« Mais il faut apprendre sa mort »

Ce qui est passionnant dans ce livre, au-delà des exploits en mer de BG et des quelques célébrités de l’époque croisées, c’est la description cruelle et sans fard du vieillissement et de la déchirure qu’il provoque au sein d’un couple. B. Groult ne ménage pas son mari vieillissant qui fume, boit, se laisse aller. « En fait, Paul est mort un jour sur deux. Il s’exerce (…). Mais il faut apprendre sa mort. Peu à peu, ligne à ligne, comme une leçon qu’on ne saura peut-être plus le moment venu. Au moins ne sera-t-il pas complètement ignare en la matière. »
Elle ne s’épargne pas non plus. « Il faut être deux fois plus gaie, deux fois plus drôle, deux fois plus riche et deux fois plus généreuse pour ne pas basculer dans le camp des vieillards. »

Et pour que « le corps exulte » toujours, Benoîte reçoit les visites régulières de Kurt, son vieil amant américain rencontré en 1945. Quand Paul s’en va, Kurt arrive…Benoîte est tout aussi vache avec lui : elle se moque sans cesse de son inculture, son manque de goût. Alors que Kurt lui voue un amour que rien n’arrête, ni la distance, ni l’existence d’une épouse légitime. « Et quand il n’y a rien dans une tête pour remplacer les choses de la vie, quand on a aucun sens de la poésie, de la magie des mots, aucune fantaisie, aucun humour, il ne reste que le trou béant laissé par le désir enfui. »

Et puis il y a l’Irlande : un pays pauvre presque inhospitalier mais à la mer si généreuse. Benoîte reproche aux Irlandais une forme de passivité, de défaitisme. Les années passent et BG nous décrit des pêches moins florissantes, des crustacés qu’elles digèrent moins bien, une sorte de mousse qui apparaît sur la mer, la pollution qui arrive. « Malgré les cochonneries des Irlandais, les ordures à la mer, les vieux moteurs balancés au fond du port, la mer reste encore la plus forte et conserve sa pureté. »
Parfois on se demande pourquoi BG et son mari s’infligent l’épreuve estivale de l’Irlande : « Nous partons dans deux jours. et comme chaque année fin août, nous ne quittons pas l’Irlande, nous nous enfuyons. »

Une génération libre et égoïste ?

J’ai bien aimé ce livre même si les descriptions de pêche sont un peu répétitives (il suffit de sauter les passages) : c’est drôle, vachard, attachant, vrai. Je trouve que BG avait un vrai tempérament sportif pour affronter parfois seule la mer irlandais sur son petit bateau. Toujours coquette, elle parle souvent de ses cheveux martyrisés par le climat irlandais !
Pour les femmes de ma génération Benoîte Groult est, avec sa soeur Flora, une figure du féminisme mais plus légère que la statue Simone de Beauvoir.
A la lecture de ce livre, toute une époque défile, celle d’une génération libre et égoïste, des intellectuels qui ont marqué leur époque, qui nous sont familiers car nous étions jeunes quand ils étaient célèbres. Quelle sera leur postérité ?

Ce livre a été établi et préfacé par Blandine de Caunes, une des filles de B. Groult. Blandine raconte dans la préface que sa mère voulait publier ces carnets d’Irlande « entrecroisés avec des journaux intimes tenus parallèlement ».
J’imagine la difficulté d’une telle entreprise…émouvante et impudique à la fois. « Je me prends encore à croire que mes filles sont ma copie conforme et ne peuvent réagir que comme moi. Déception incurable. Elles sont elles-même et, d’une certaine manière, plus étrangères encore que les autres qui me sont indifférents. »

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GIRL

De Edna O’Brien, Sabine Wespieser Editeur
traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

En avril 2014, 276 lycéennes de 12 à 17 ans étaient enlevées par Boko Haram, dans leur lycée de Chibok au Nigéria. Cet événement brutal avait déclenché une grande émotion relayée par le mouvement Bring Back Our Girls.

Edna O’Brien sort ces jeunes filles de l’indifférenciation dans laquelle leurs bourreaux ont tenté de les enfermer, à travers la voix de Myriam : « Mon unique méthode était de faire entendre leur imagination et leur voix par le truchement d’une seule fille particulièrement visionnaire. »

« J’étais une jeune fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école. » L’effroi nous tombe dessus dès les premières lignes du livre.

Maryam réussit à s’échapper du camp, à la faveur d’une tentative de l’armée pour les libérer. Elle s’enfuit avec son amie Beki, et Babby l’enfant qui est née d’un mariage forcé. « Tu n’as ni nom ni père », dit-elle à l’enfant qui hurle de faim.
Je redoutais la lecture de Girl tant j’anticipais sur les viols, les sévices subies par ces jeunes filles. Grâce au talent de E. O’Brien on résiste à la tentation de fermer le livre devant tant de violence. Je savais à quoi m’attendre mais ne serait-ce que par respect pour la souffrance subie par ces jeunes filles, il fallait continuer la lecture.

Les jeunes captives sont retenues dans un camp décrit comme une mini-société, très hiérarchisée, avec les épouses, les esclaves, les chefs et les combattants à qui on livre les jeunes filles avant les combats : « Toujours avant la bataille, pour les exciter, qu’ils aillent de l’avant, repus, avides de se battre. » Pas une seule fille ne crie… « Saurai-je un jour le langage de l’amour. Saurai-je un jour de nouveau ce qu’est un foyer ? » s’interroge Myriam.
Son prénom, Myriam ne le prononce qu’à la demande de Mahmoud, à qui elle est désormais liée par un mariage forcé. Dans les pages précédentes on ne sait comment s’appelle la narratrice comme si elle redevenait une personne à partir du moment où la fuite est proche. Mahmoud n’est pas le pire, enrôlé de force, il donnera de l’argent à Myriam quand elle s’enfuira : « Je ne l’aimais pas mais je ne souhaitais pas sa mort. »

Une fois échappée du camp, Myriam tente de retourner vers sa famille. Ce parcours est encore une épreuve : entre les djihadistes qui les recherchent, la faim qui manque de faire mourir le bébé, les villages qui les rejettent…Seul un groupe de bergers nomades leur viendra en aide.
Le retour dans sa famille s’avère très difficile. Babby est rejetée car elle est l’enfant du déshonneur. L’enfant est enlevée à sa mère. On lui fait croire dans un premier temps que Babby est morte. Les sentiments de Myriam pour cette enfant sont évidemment très ambigus : « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » reconnait-elle alors qu’elles sont seules dans la forêt. Mais l’enlèvement de Babby par sa famille va créer un choc et Myriam va tout faire pour récupérer sa fille. Une lueur d’apaisement se glisse à la fin de ce récit effrayant quand Myriam et sa fille se retrouvent dans un couvent grâce à soeur Angelina.

Chibok -Villageoises attendant – Peinture à l’huile sur papier de Annie Darmon Tetart

Que sont-elles devenues ?
Certaines jeunes filles (57) ont réussi à s’échapper dès leur enlèvement. 107 ont été libérées.
En avril 2019, 119 jeunes filles étaient toujours captives de Boko Haram.

Du même auteur, lire aussi « Les petites chaises rouges »

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Rétrospective 2019 – Episode 2

Je rattrape le retard, je rattrape le retard mais la pile se remplit sans cesse, alors je sélectionne…

Les découvertes

Anaïs Llobet – Des hommes couleur de ciel – Les éditions de l’Observatoire
L’histoire de deux frères tchétchènes, Oumar et Kirem, réfugiés à La Haye et qui essaient de vivre leur jeunesse dans un pays qui leur est étranger.
Oumar, se fait appeler Adam quand il vit sa double vie d’homosexuel en se cachant de sa famille, jusqu’au moment où il se fait surprendre par son cousin Makhmoud qui voudrait le tuer conformément au code d’honneur de sa famille.
Un attentat fait des dizaines de morts dans le lycée où étudie Kirem et dont Oumar est un ancien élève. Qui est coupable ? Les deux frères et leur cousin sont-ils complices ? Makhmoud a-t-il fait pression sur Oumar ?
Le livre commence par le récit de l’attentat au travers d’Alissa, professeur de russe au lycée. Alissa est aussi d’origine tchétchène mais fait tout pour le cacher (elle surveille toujours son accent surtout quand elle témoigne auprès de la police). Oumar et Kirem ont été les élèves d’Alissa. Oumar, extraverti et bien intégré dans la classe ; Kirem introverti et qui lui remet des dissertations incompréhensibles en langue tchétchène. Si Alissa avait lu les textes de Kirem, aurait-elle pu déceler ce qui risquait de se passer ?
Car Kirem est le suspect idéal mais a-t-il agi seul ?
Un récit nerveux, une intrigue très bien menée, « Des hommes couleur de ciel » montre que l’on peut faire de la bonne littérature avec des sujets d’actualité.
A noter que Anaïs Llobet est journaliste. « En poste pendant cinq ans à Moscou elle a effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. » (dixit la 4e de couverture).
Un livre découvert grâce aux Arpenteurs.

Nastassja Martin – Croire aux fauves – Verticales
Une histoire vraie dont N. Martin a tiré un récit étrange, envoûtant, curieux, parfois dérangeant.
L’auteure est anthropologue, spécialiste des populations arctiques. Au cours d’un séjour au Kamtchatka (région volcanique de Russie) auprès des Evènes dont « elle partage le quotidien forestier » (ce sont des chasseurs), Nastassja est attaquée par un ours qui lui dévore une partie du visage. Le récit en est effrayant.
Le livre commence au moment où, après l’attaque, Nastassja se retrouve seule en attendant les secours. A partir de là, cette jeune anthropologue intéressée aussi par le sujet de l’animisme, nous plonge dans sa tête où défilent d’étranges idées. Elle pense être habitée en partie par l’ourse (c’est une femelle) qui l’a défigurée, et avoir laissé une partie d’elle-même dans l’animal. Après son hospitalisation, elle décide de retourner chez les Evènes avec l’idée de croiser – peut-être – une nouvelle fois l’ourse. Comme si elles avaient rendez-vous….Mais la communauté dans laquelle elle était si bien intégrée se méfie maintenant de cette femme en partie animale. Les croyances persistent.
Difficile de ne pas penser au récit de Philippe Lançon, Le Lambeau. Une évidence car les deux auteurs ont été atteints dans leur intégrité physique par la partie la plus visible de leur identité : le visage. Mais le sujet de N. Martin n’est pas là. Elle expédie d’ailleurs la partie médicale. D’abord soignée en Russie et mise à l’isolement, Nastassja Martin réussit, non sans mal, à être rapatriée en France où elle sera suivie à Paris puis à Grenoble. Ces passages médicaux font voir une jeune femme très courageuse, pudique sur sa souffrance et qui, en apparence, semble peu préoccupée de l’effet produit par son visage défiguré. Ce qui la soucie : l’ourse.
Une vraie découverte (merci encore Les Arpenteurs) sur un thème qui nous entraîne dans des régions mystérieuses de notre humanité et à la découverte d’une région russe qui semble magnifique.

Santiago H. Amigorena – Le Ghetto intérieur – Editions P.O.L.
L’auteur raconte l’histoire de son grand-père, Vicente Rosenberg, juif polonais exilé en Argentine en 1928. Il laisse toute sa famille derrière lui, à Varsovie.
Vicente se marie avec Rosita dont la famille est aussi issue d’Europe de l’Est. Les nouvelles du continent européen parviennent à Vicente par les lettres de sa mère auxquelles il répond de façon irrégulière. Et c’est ainsi que Vicente apprend l’existence du ghetto de Varsovie dans lequel sa famille vit enfermée. Des nouvelles confirmées par la presse européenne et que les amis de Vicente, exilés comme lui, lisent et commentent.
Petit à petit, la culpabilité ronge Vicente qui s’enferme dans un mutisme dont même la très attentionnée Rosita et leurs enfants ne peuvent le sortir. Coupable de ne pas avoir insisté et convaincu sa mère de le rejoindre quand il était encore temps. Coupable de ne pas avoir répondu aux lettres de sa mère.
Un livre émouvant qui se termine sur la naissance de Victoire, la fille de Rosita et Vicente, née le 17 juin 1945.

Deux auteurs que j’apprécie mais qui là ne sont pas au mieux de leur forme (selon moi)


Jean-Paul Dubois, « Tous les hommes n’habitent pas le monde la même façon », Editions de l’Olivier
Je suis ravie que J.P, Dubois ait obtenu le prix Goncourt 2019 grâce à ce livre mais ce n’est pas celui que j’aurais choisi pour le récompenser (aucune chance que je sois consultée).
Je résume : Paul Hansen est en prison à Montréal pour avoir agressé violemment le gérant de l’immeuble dont il est le surintendant (gardien). Paul partage sa cellule avec Horton, un Hells Angel, plutôt nounours, incarcéré pour meurtre et qui ne supporte pas qu’on lui coupe les cheveux.
Paul est le fils d’un pasteur danois et d’une française hippie (drôle de mélange). Depuis sa cellule, il nous raconte comment il en est arrivé là, alors qu’il menait une vie plutôt rangée avec sa femme, moitié indienne et pilote d’hydravion, et son chien. En plus Paul était très apprécié de tous les habitants de la résidence.
Horton est un personnage traité de façon caricaturale (le gros dur mais capable de sentiments, etc.) et les détails sur la promiscuité en prison sont répétitifs.
La partie la plus intéressante est sans doute son histoire familiale avec le couple improbable que forment ses parents et son père si touchant. On aimerait en savoir plus sur Winona, l’épouse de Paul, personnage à peine effleuré.
Il reste cette ambiance désabusée et nostalgique propre aux livres de J.P. Dubois. De cet auteur, je conseillerais plutôt « Une vie française », « La succession », « Tous les matins je me lève ».

William Boyd – L’amour est aveugle – Le ravissement de Brodie Moncur, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin – Seuil
L’époque : fin du 19e siècle.
Les lieux : l’Ecosse, Paris, la Russie, les Îles Andaman (archipel situé au nord-est de l’océan indien);
Les personnages et l’intrigue : Brodie Moncur est un jeune écossais, accordeur de piano de son métier. Brodie travaille dans une fabrique de pianos. Il excelle dans son métier grâce à son oreille absolue. Son patron décide de l’envoyer à Paris dans la filiale gérée par son fils. Brodie est ravi de quitter l’Ecosse et son pasteur de père (tiens…encore un père pasteur) avec qui il entretient de très mauvaises relations. A Paris, Brodie fait la connaissance d’un célèbre pianiste, Kilbarron, de son frère diabolique Malachi. Brodie va tomber amoureux de Lika Blum, la maîtresse du pianiste, soprano ratée et femme mystérieuse. Brodie et Lika vont s’enfuir ensemble puis sont rattrapés par Malachi le diable (mais quelles relations Lika et Malachi entretiennent-ils ?). Lika apparaît, disparaît de la vie de Brodie. Bref, le livre est riche en rebondissements et en plus on voyage.
A le raconter ainsi je me demande pourquoi je n’ai pas plus apprécié ce livre qui comporte pourtant tous les ingrédients du romanesque…

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Rétrospective 2019 – épisode 1

Plus de 15 livres attendent, rangés en piles sur mon bureau, que je veuille bien en tirer un compte-rendu…Aussi ai-je décidé de les traiter façon rétrospective de l’année comme le font certains journaux.
Je commence avec mes lectures de l’été car j’ai retrouvé mes notes.

J’ai poursuivi ma lecture/relecture de Wallace Stegner avec Angle d’Equilibre (Libretto, traduit de l’américain par Eric Chédaille).

L’angle d’équilibre, ou angle de repos, est l’angle de la pente à partir duquel cessent les éboulements. Susan Ward, l’héroïne de ce livre, va-t-elle le trouver ? Susan est une jeune américaine de la fin du 19e siècle (autour de 1860) qui suit son mari dans l’Ouest. Il est ingénieur et travaille pour des compagnies minières. Susan est issue de la classe moyenne de la Côte Est. Grâce à ses talents de dessinatrice, elle vend des illustrations à des revues. Heureusement pour le ménage car les prospections de son mari ne sont pas toujours fructueuses !
L’histoire de Susan est racontée par son petit-fils, un universitaire en retraite, qui vit seul. Bourru, amputé d’une jambe en raison d’une maladie osseuse, Ward est assisté dans sa vie quotidienne par une jeune femme, une bimbo californienne, qui va l’aider à classer et archiver les lettres de Susan.
Les deux histoires, celle de la grand-mère et de son petit-fils, se déroulent en parallèle comme pour mieux souligner l’incroyable mobilité qui caractérise la vie de Susan et l’immobilité forcée de son descendant.
Susan a vécu des moments très dangereux à une époque où les routes et les voies de chemin de fer n’étaient pas encore tracées (c’est d’ailleurs le travail de son mari). Cette jeune femme qu’on devine raffinée quand elle évoque sa vie sur la Côte Est, a vécu après son mariage dans des maisons sommaires (plutôt des cabanes), où elle a mis au monde et élevé ses enfants, tout en continuant à dessiner, à créer des histoires envoyées aux journaux. Une vie difficile, rythmée par les échecs de son mari soumis aux pressions des compagnies minières et aussi par les déménagements vers des lieux très difficiles d’accès.
Le courage de Susan, de son mari et de leurs enfants est bluffant…surtout comparé aux plaintes de Ward, le petit-fils, qui a vécu dans le confort. La correspondance que Ward a retrouvée contient les lettres que Susan écrivait à son amie Augusta. Avec son mari, rédacteur en chef d’une revue new-yorkaise, Augusta est une figure intellectuelle de cette époque. On comprend qu’Augusta n’a jamais approuvé le mariage ni le mode de vie de Susan. Cette désapprobation tacite est une blessure pour Susan.
Susan est morte à 91 ans et Ward se demande si elle a jamais trouvé son angle d’équilibre :

« Il y eut un temps, là-haut en Idaho, où tout allait de travers ; la carrière de ton mari, ton mariage, ta vision de toi-même, ta confiance, tout partait en morceaux. As-tu fini par t’en sortir, as-tu trouvé je ne sais quel angle reposant de 30 degrés et vécu heureuse par la suite ? »

Les Invisibles, de Roy Jacobsen, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Folio

Un livre que je classerais dans la littérature des îles (classification personnelle, non référencée à ma connaissance). On découvre l’île de Barroy au nord de la Norvège, une île minuscule où vit à peine une famille. L’île où grandit Ingrid dans des conditions difficiles. La jeune fille part régulièrement pêcher avec son père, pour l’école elle doit se rendre sur une autre île…tout est dur et difficile. Le récit regorge de descriptions d’une nature hostile, jusqu’à l’indigestion. Bref, j’ai eu du mal…On se demande comment des hommes et des femmes arrivent à survivre dans un tel environnement. La nature n’est pas toujours l’amie des hommes…

Plus haut que la mer, de Francesca Melandri, traduit de l’italien par Daniel Valin, Folio

Autre île, italienne celle-ci, sur laquelle a été construite une prison. Une île où se rencontrent par hasard Paolo et Luisa. Paolo est le père d’un jeune homme condamné pour terrorisme, complice de plusieurs assassinats (nous sommes autour de 1979). Luisa est la femme d’un homme condamné pour avoir tiré sur un policier.
En raison de conditions météorologiques difficiles, et à la suite d’un accident de la circulation sur la route qui les ramenait au bateau, Paolo et Luisa vont se retourner coincés sous la garde de Pierfrancesco, qui travaille à la prison.
La complicité va naître entre ces trois personnes au cours d’une nuit pas comme les autres. Une complicité qui se prolongera au-delà de l’île pour Luisa et Paolo, pour quelque temps seulement avant que chacun reprenne le cours de sa vie.
Une jolie façon de traiter une rencontre improbable entre une femme simple, qui accomplit ses visites par devoir (par de petites touches on comprend que son mari est un homme violent avec qui elle n’est pas heureuse) et Paolo, un intellectuel qui n’a de cesse d’essayer de comprendre pourquoi son fils est devenu cet activiste borné, enrôlé au point de ne pas hésiter à tuer pour ses idées.
Une belle histoire, traitée avec sobriété.

Le mur invisible, de Marlen Haushofern, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon

A la suite d’une catastrophe (nucléaire ?), Marlen se retrouve seule au monde dans un chalet des Alpes autrichiennes. Elle est séparée du reste du monde par un mur invisible qu’elle ne peut franchir, et au-delà duquel elle aperçoit des corps pétrifiés, une vie arrêtée. Un thème de la littérature survivaliste (cf. Je suis une légende).
Marlen n’est pas vraiment seule car elle a pour compagnons un chien, Lynx, plusieurs chats, Bella la vache et Taureau, son veau.
De prime abord ce livre avait tout pour m’ennuyer : descriptions de la nature, répétitions monotones des actes quotidiens (traire Bella, planter des pommes de terre, etc.) mais l’auteure a réussi ce petit miracle de ne jamais me faire sauter une ligne ou un paragraphe !
Marlen apprend à traire une vache, l’aide à mettre bas, et aussi apprend à conserver la viande des animaux qu’elle tue, monter vers l’alpage pendant l’été, faire pousser de l’herbe pour nourrir les animaux en hiver, etc. Bref ! un vrai guide pour apprendre comment survivre à condition d’avoir des animaux domestiques et sauvages à proximité !
Sa vie d’avant apparaît par bribes, quelques détails seulement. On apprend que Marlen avait deux filles qui sont peut-être mortes…La description des relations avec les animaux domestiques est à la fois touchante et intéressante car elle montre à quel point notre survie dépend aussi d’autres espèces.
On ne sait pas comment finira Marlen. Sans doute seule. On ne sait pas si d’autres personnes ont réussi à survivre. Un homme apparaît, le temps de tuer Taureau et d’être abattu par Marlen. Une péripétie, sans plus.

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La Grosse

de Sylvie Philippe, Librinova

Pour la première fois, j’ai la chance de parler d’un livre écrit par une amie. Un livre que j’ai aimé. 
La Grosse : Sylvie me l’avait donné à lire il y a quelque temps déjà. Sur les conseils de Plon, elle a décidé de s’éditer sur une plate-forme dédiée (Librinova). 
Désolée, mes chers libraires préférés, de faire la promotion d’un livre édité en ligne mais 1) ce n’est pas de ma faute si les éditeurs « papier » tardent à se décider (voir itw de l’auteure) et 2) je tiens à en parler car ce livre m’a émue. 

LLa Grosse


La Grosse : déjà ce titre… à une époque où on ne loue que la minceur… même si le discours autour du corps et de sa perception commence à changer, c’est vrai. 
Il y a tout d’abord la grosse, qui nous raconte comment elle s’enferme dans son appartement, dans son corps, à travers ses séances chez le psy, ses crises devant le réfrigérateur quand son estomac devient le réceptacle de tout ce qu’il s’y trouve… Ce qu’elle veut c’est faire disparaître ce corps. Est-il si gros ? Est-ce une perception faussée ?
Irama est la deuxième voix du livre. Cet homme au prénom si doux est le chauffeur de taxi qui accompagne « la grosse » à ses séances. Il est prévenant, s’intéresse à elle. Irama est pleinement dans la vie. Une relation va naître. 
Une troisième voix, Jeanne, nous parle de L., une jeune fille charismatique admirée par son groupe d’amis qui, un jour, quitte sa ville pour Paris, happée par une perspective meilleure enviée des autres, et ne donne plus de nouvelles. Qui est cette jeune fille ?

La Grosse est un livre choral, avec une petite musique à la fois grave et délicate qui fait gonfler le cœur. J’ai refermé le livre en ne comprenant pas vraiment L., mais en aimant le mystère qu’elle laisse après elle. 

Où trouver La Grosse (3.99 €) ?
Kobo, Fnac, Amazon, Google Play, Librinova pour le format PDF, l’offrir et/ou laisser aussi un message

Interview
J’ai profité d’un déjeuner avec Sylvie pour la cuisiner….

Sylvie Philippe

Est-ce un livre sur l’anorexie ?
La grosse se croit grosse, se voit grosse. L’anorexie est un sujet angoissant, surtout pour les mères qui ont des filles. J’ai reçu des retours émus de lecteurs, aussi d’hommes, ce qui m’a surprise, je l’avoue, à propos de la façon dont elle se vit comme une personne en surpoids, s’exprime. 

Pourquoi le choix d’une construction en chorale ?
Mes livres sont souvent construits selon ce principe. Cela me permet de multiplier les types d’écriture, d’enrichir les points de vue. 

Le chauffeur de taxi s’appelle Irama. Pourquoi as-tu choisi ce prénom ?
Je fais toujours beaucoup de recherches sur les prénoms. Irama est un prénom choisi pour exprimer la différence d’un personnage, refléter sa façon d’être avec la vie… S’il s’appelait Marcel, se comporterait-il ainsi ?

D’où vient ton inspiration ? (Question bateau à laquelle Sylvie a bien voulu répondre. Qu’elle en soit ici remerciée !)
Je peux partir d’une expérience vécue, d’un fait divers. Pour La Grosse, le point de départ est un souvenir : celui d’une personne que j’ai bien connue quand j’étais étudiante. Ensuite, les personnages commencent à vivre leur propre vie…

Comment écris-tu ?
Je n’ai pas de plan. Les premières phrases arrivent, seules. Et c’est parti ! Je sais rarement ce que je vais écrire. Pour La Grosse, je m’obligeais à 3 000 signes tous les jours, parfois en une heure ou en une journée… 

Il est difficile d’être éditée. Est-ce pour cela que tu as choisi de publier La Grosse 
via une plate-forme ?
Mon manuscrit a reçu d’excellents retours de Plon et de Gallimard, mais comme les processus de décision sont longs et complexes, un éditeur m’a facilité l’accès à la plate-forme Librinova. L’avantage de l’édition en ligne est de pouvoir recevoir directement les réactions des lecteurs. 

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Avez-vous lu Doris Lessing ?

La Marche dans l’Ombre – Autobiographie 1949-1962
Livre de Poche – Traduit de l’Anglais par Anne Rabinovitch

Doris Lessing était un écrivain prolifique. Je ne sais pas si elle aurait apprécié que je la qualifie d’écrivain (j’emploie volontairement le genre neutre) car on peut la ranger dans la catégorie des « féministes sans le savoir ». Elle ne s’est jamais revendiquée comme telle mais toute son oeuvre témoigne de son statut de femme libre et indépendante.

Son livre le plus connu est Le Carnet d’Or qui est, selon moi, aussi important, pour les femmes de ma génération que Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou l’oeuvre de Virginia Woolf (Une chambre à soi).

Quelques éléments biographiques : Doris Lessing a grandi en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe). Elle a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 2007, à 88 ans. Elle est morte en 2013 à 94 ans.

La Marche dans l’Ombre, paru en 1997, est une partie de son autobiographie et couvre la période de 1949 à 1962. Une période pendant laquelle D. Lessing vit seule à Londres avec son fils Peter. Elle nous décrit une ville meurtrie d’après-guerre dans laquelle il n’est pas facile de vivre. Un des problèmes les plus graves est celui du logement, bien sûr. D. Lessing partage d’ailleurs son récit en fonction des adresses où elle a vécu, chacune représentant un pas supplémentaire vers plus de confort. Malgré une vie difficile, l’auteure n’exprime jamais de plainte ni se s’apitoie : elle décrit. Et en lisant ce récit je pensais que les gens étaient assez courageux à cette époque (même réflexion en lisant la biographie de Tolstoï ou encore le livre de W. Stegner, Angle d’équilibre….comptes rendus à venir).

Avec La Marche dans l’Ombre, nous traversons une période marquée par la reconstruction, le développement de l’idéologie communiste hors de l’URSS (D. Lessing a adhéré quelques années au PC anglais), l’évolution du statut des femmes, la fin des empires coloniaux, etc. Pour qui s’intéresse au communisme, D. Lessing dresse une typologie des différents types de communiste selon le pays dont ils sont issus… Amusant.
Ce livre est parfois déroutant car le récit est hétérogène, le style manque de fluidité mais c’est passionnant. Surtout car on y découvre des constats intemporels qui battent en brèche ceux des tenants du « c’était mieux avant ». Il se dégage de ce livre un grand sentiment de liberté (liberté de penser) et de découverte, insufflée par une plume souvent ironique et toujours très lucide.

Quand j’ai refermé le livre, j’ai constaté que je l’avais rempli de stickers pour retrouver des passages qui m’avaient fait réagir par leur pertinence. Une remarque cependant : il s’agit du témoignage d’une femme qui a du recul par rapport à cette période de sa vie (le livre est paru en 1997). Elle est d’ailleurs très critique sur son engagement au PC et raconte les réticences qu’elle a vécues lors d’un voyage en URSS avec d’autres intellectuels (le voyage incontournable à cette époque).

Quelques extraits

Sur l’engagement politique
« Mais je parle d’une génération, et nous nous inscrivions dans une sorte de psychose sociale, ou d’autohypnose de masse. Je n’essaie pas de le justifier quand je dis croire à présent que tous les mouvements de masse – religieux, politiques – sont une espèce d’hystérie collective, et qu’environ une génération plus tard les gens peuvent demander Comment pouviez-vous croire – peu importe quoi ? »

Sur le « romantisme » supposé de la gauche
« Je commençais à me sentir préoccupée par le romantisme, pour ne pas dire la sensiblerie, nullement limité au communisme, qui en fait imprègne la gauche. C’est le sentimentalisme qui accompagne si souvent les extrêmes de la brutalité, ou peut y conduire. Le style affecté. Le drapeau rouge hissé sur les hauteurs assiégées par des héros mourants. La prise de la Bastille, la prise du Palais d’Hiver…toutes deux entrées dans la mythologie hors de toute ressemblance avec la vérité.  »
Sur le même sujet, Doris Lossing se montre très critique envers Nelson Algren à qui elle fait visiter Londres.

N. Algren est un écrivain américain connu notamment pour L’Homme aux bras d’or et pour sa liaison avec S. de Beauvoir. La correspondance entre ces deux amoureux transatlantiques a été publiée. Elle est magnifique.

« A Londres il (ndlr : N. Algren) il était en quête d’une pauvreté de type romantique, car il avait l’intention d’écrire sur ce sujet. (…) Il voulait retrouver le taudis du Londres de Dickens. »
D. Lessing lui explique qu’à Londres la pauvreté est souvent cachée et rappelle à cette occasion que le célèbre brouillard de la ville, qui fait partie de ses clichés, a été éradiqué par la « loi sur la pureté de l’air » (comme quoi les préoccupations écologiques…). Les deux auteurs, l’anglaise et l’américain, s’opposent sur leur vision de la pauvreté : « J’en étais arrivée à penser que le parti pris de romancer la pauvreté – présenté souvent comme un style – était très irritant et puéril. Cela se produit sans arrêt. Les classes moyennes ont toujours adoré le sordide – La Bohème par exemple. » Les classes moyennes fans d’opéra apprécieront… Une amie m’a fait remarquer un jour que c’est Victor Hugo qui nous a imprégnés de cette vision « romantique » de la misère.

Enfin sur le Carnet d’Or et la création littéraire
Interrogée par des lecteurs curieux de savoir si Doris Lessing se cachait derrière Molly, le personnage principal du Carnet d’Or : « Virginia Woolf dit avec raison que sur 100 lecteurs d’un roman, un seul se souciera réellement du travail d’imagination effectué par l’auteur. »

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Les livres préférés des autres…

Nous sommes 10 « grands lecteurs et Arpenteurs inconditionnés » sollicités par Les Arpenteurs pour révéler notre livre préféré à l’occasion des 10 ans de la librairie (voir mon billet précédent).
Voici la sélection des mes co-lecteurs/lectrices que je ne connais pas mais dont j’apprécie les choix. Riche et varié avec une bonne représentation de la littérature étrangère…

  • Aymeric : Un bonheur parfait de James Salter (Point)
  • Dominique : Terres et Cendres de Atiq Rahimi (Folio)
  • Delphine : Harlem Quartet de James Baldwin (Stock)
  • Laurence : Hurlevent de Emily Bronte (Folio)
  • Florence : Le Bruit et la Fureur de William Faulkner (Folio)
  • Alexandra : Adieu mon unique, Antoine Audouard (Folio)
  • Monique : Confiteor, de Jaume Cabre (Babel)
  • Annie : Jeu Blanc de Richard Waganese (10/18)
  • Vincent : Sous le Volcan, de Malcom Lowry (Grasset)
Les choix des « Arpenteurs inconditionnés »

Et vous lecteurs et lectrices de ce blog, avez-vous un livre préféré ? (Vous avez une magnifique case « Répondre » ci-dessous à votre disposition).

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Comment choisir son livre préféré ?

La vie obstinée, de Wallace Stegner, Libretto

traduit de l’anglais par Eric Chédaille

Vendredi 20 septembre, ma librairie préférée, Les Arpenteurs (Paris 9) a fêté ses 10 ans. Et pour la circonstance, nos chers libraires ont eu l’élégante idée de demander à 10 de leurs lecteurs de désigner leur livre favori (même question posée à de jeunes lecteurs, des éditeurs, des écrivains). J’ai eu la chance de participer à la sélection des lecteurs mais quelle cruauté, quel choix cornélien, que ce fut difficile ! Heureusement la question m’ été posée avant l’été et j’ai eu le temps d’y réfléchir et j’ai finalement choisi La Vie Obstinée de Wallace Stegner (pour info : ma soeur aînée m’a confié qu’elle aurait fait le même choix…c’est dans notre ADN…il faudra poser la question à notre troisième soeur).

J’ai failli choisir aussi Le Bruit et La Fureur de W. Faullkner, comme Florence….

Comme je suis une ex « bonne élève », pour être sûre de mon choix j’ai relu La Vie Obstinée…et quelques années plus tard l’émotion est toujours là mais la lecture est différente. Je résume : Joe, un ancien éditeur, et sa femme, vivent à la campagne près de San Francisco. Ils ont perdu leur fils dans un accident de surf : un jeune homme qui semble avoir vécu sa courte vie de travers et avec qui Joe a entretenu des relations difficiles. La tranquillité de Joe va être bousculée par l’intrusion d’un jeune hippie, Peck, dans sa propriété et par l’installation d’un jeune couple, Marian et son mari, dans une maison à proximité. Marian est enceinte mais elle est atteinte d’un cancer. Elle risque de mourir en accouchant. C’est une jeune femme solaire. Sa sérénité apparente et son esprit tolérant exacerbent par contraste la violence des sentiments éprouvés par Joe. Il est révolté par la mort de son fils, par la présence de Peck qui va installer une véritable petite communauté hippie, dont il est le gourou, sur le terrain de Joe. Joe est aussi révolté par l’acceptation de Marian face à sa maladie. Toute l’émotion exprimée dans ce livre repose sur le déséquilibre entre la sérénité apparente de Marian, et la fureur de Joe. La collusion des sentiments trouve son apothéose dans une scène incroyable au moment où Marian doit partir pour accoucher….

Je ne sais plus en quelle année j’avais lu ce livre. J’en avais gardé un souvenir plein d’émotion, de tristesse et de douceur car je pensais à la beauté et l’humanité de Marian. Mon souvenir avait gommé la violence des sentiments de Joe envers Peck. A cette seconde lecture, la colère de Joe m’a saisie. Question d’âge…

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Venise à double tour

de Jean-Paul Kauffmann, Equateurs Littérature

Combien d’églises compte Venise ? Plusieurs centaines si on en croit les guides mais, grâce à Jean-Paul Kauffmann, on apprend que toutes les églises vénitiennes ne sont pas ouvertes au public : « Beaucoup d’églises sont fermées à jamais, faute de prêtres et de fidèles. Certaines, menaçant ruines, soutenues par des étais, sont interdites pour des raisons de sécurité. Quelques-unes ont changé d’affectation, elles sont transformées en musées, bureaux, entrepôts, appartements ou encore salles de spectacle. »

Ces églises fermées suscitent chez J.P. Kaufmann « un état de frustration insupportable« . Aussi décide-t-il de s’installer à Venise pendant quelques mois, plus exactement sur l’île de la Giudecca (en face de Venise, « à 3 minutes en vaporetto de San Marco ») et d’affronter une bureaucratie insaisissable mais censée lui ouvrir les portes des églises. Il s’agit d’une quête, celle d’un homme qui espère découvrir des trésors cachés derrière ces portes closes.

Le mystère du « grand vicaire »
Le livre aurait pu s’appeler aussi « A la recherche du grand vicaire », un personnage mystérieux qui dirige le Patriarcat, l’administration du patrimoine religieux. Le grand vicaire est un grand voyageur : parfois au Japon, parfois à Venise mais toujours invisible. Il faudra que J.P. Kauffmann se fasse aider par une guide française vivant à Venise, un peu sceptique au départ quant au bien-fondé de la démarche. Elle se méfie des non-vénitiens à la recherche « des adresses secrètes » de la ville : « Les secrets doivent être respectés » s‘agace-t-elle devant certains touristes qui se croient plus malins que les autres. Et pour finir elle aidera J.P. Kauffmann à se faire ouvrir quelques portes.

Venise à double tour recèle plusieurs livres à la fois. Pour ceux qui connaissent et aiment Venise, c’est une redécouverte dans les pas d’un voyageur qui connait bien la ville et qui nous fait entrer dans ces églises que nous ne verrons peut-être jamais. C’est aussi le récit d’une enquête bien préparée, avec méthode et plusieurs mois passés sur le terrain dans les traces de l’administration italienne. Pour ceux qui ne connaissent pas Venise c’est une bonne idée de faire découvrir la ville depuis La Giudecca et à travers ses églises.
Comme d’autres livres de J.P. Kauffann – je pense notamment à « Remonter la Marne » – j’ai beaucoup apprécié les passages où l’auteur se livre, évoque ses souvenirs, ses lectures sur Venise (Sartre, Lacan, Morand sont souvent cités). J’ai appris ainsi que Sartre avait écrit de très belles pages sur l’eau de Venise. J’ai eu le sentiment aussi que J.P. Kauffmann faisait plus facilement allusion à ses années de captivité quand il était retenu comme otage au Liban de 1985 à 1988…Et puis je l’ai trouvé aussi plus malicieux : les passages qui racontent comment il poursuit le grand vicaire sont assez drôles.

L’eau de Venise. Photo : Sylvie Bezat

Non, Venise ne meurt pas
Le problème du surtourisme à Venise est évidemment évoqué. Selon la guide française citée par J.P. Kauffmann, le tourisme vénitien était « paisible » jusque dans les années 80 (c’est la Venise que j’ai connue car je crois que mon dernier voyage à Venise date de 1983).

Pour info : 54 000 personnes vivent à Venise et 30 millions de touristes visitent la ville chaque année. Le nombre de Vénitiens diminuent : 1 000 personnes par an.


J.P. Kauffmann, lui, s’élève contre l’image « décadente » attachée depuis longtemps à Venise : « Je n’adhère en aucune faon à l’image mortifère de Venise, la chute, les affres de la décadence (vieille lune romantique qui continue à faire des ravages), pas plus qu’à la vision d’une beauté faisandée et factice. Comme toute chose ici-bas, Venise va vers sa disparition. C’est un achèvement qui n’en finit pas, un terme toujours recommencé, une terminaison inépuisable, renouvelée, esquivant en permanence l’épilogue. La phase terminale, on l’annonce depuis le début. Elle n’a pas eu lieu. Elle a déjoué tous les pronostics. Cette conclusion ne manquera pas de survenir pour nous tous ; Venise, elle, passera à travers. « 
J.P. Kauffmann n’a pas tort. Je suis souvent allée à Venise dans les années 70/80 et on entendait déjà cette chanson « Venise va mourir » et elle est toujours là.

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Marseille Noir

Editions Asphalte

Marseille Noir est un recueil de 14 nouvelles écrites par des auteurs différents qui ont choisi chacun un quartier de Marseille pour nous raconter une histoire.
La Joliette, L’Estaque, La Plaine, La Belle de Mai, Le Panier….dans ce recueil on traverse plutôt les quartiers populaires de Marseille (les quartiers riches sont moins nombreux et moins « pittoresques »). A Marseille les arrondissements existent mais on s’identifie plutôt par les noms des quartiers, souvent jolis même si la réalité l’est beaucoup moins…

« On ne comprend pas Marseille si l’on est indifférent à sa lumière. Elle oblige à baisser les yeux« , disait Jean-Claude Izzo cité par Cédric Fabre dans la préface de ce recueil. Une remarque très juste. Comme j’ai grandi à Marseille, on me demande souvent si « le soleil ne me manque pas ». Je fais chaque fois la même réponse : c’est la lumière qui me manque, cette lumière bleue et blanche, crue, qui dessine nettement tous les paysages. Il n’y a qu’en Grèce que j’ai trouvé une lumière semblable. Et d’ailleurs les Grecs ne s’y sont pas trompés puisque c’est eux qui, venant de Phocée, en Asie Mineure, ont fondé Marseille en 600 avant J.C. : le site devait leur sembler familier.

Inutile d’être marseillais ou même de connaître Marseille pour savourer ces nouvelles. Les auteurs ne sont d’ailleurs pas tous des natifs de la cité phocéenne. On y trouve des Marseillais d’adoption.
Marseille est une ville qui vit et souffre des clichés qu’elle trimballe elle-même pour attirer ou repousser ceux qui cherchent à la comprendre. Toute la difficulté est là : « Pourtant, comment d(écrire) – dire, donner à voir, approcher – cette ville autrement que par la fiction ? s’interroge Cédric Fabre dans la préface. La réalité y paraît tellement incroyable. »

Aucune exploitation des lieux communs habituels dans ces nouvelles. Les auteurs sont bien ancrés dans la réalité de cette ville (on ne pourrait pas inventer les mêmes histoires ailleurs) et l’on voit en même temps se dessiner une autre ville qui, depuis Marseille Capitale de la Culture (2013) essaie de pérenniser cette image artistique, attirer de nouvelles populations.

Quelques extraits…

Le silence est ton meilleur ami de Patrick Coulon. L’auteur nous livre une brillante description de la transformation du quartier du Panier, quartier traditionnel de la pègre italienne et corse, devenue aujourd’hui un quartier de bobos selon l’auteur (« Il y a même des Canadiens qui font des bagles », s’offusque le narrateur). Mais la structure du quartier n’a pas bougé, avec ses ruelles tellement étroites « qu’on entend roter les voisins d’en face ». Une ville, un quartier, du bruit qui vont faire péter les plombs à ce jeune prof d’histoire-géographie apparemment inoffensif.

Vue de Marseille depuis le Mucem. Photo Ph. Dixmier

Je partirai avec le premier homme de Marie Neuser. Ou la vengeance meurtrière d’une femme trahie par l’homme qu’elle aime. Plus jamais je ne pourrai aller au Frioul, cette île familière aux Marseillais, sans y penser.
De cette île habituée aux estivants qui y débarquent pour la journée, l’auteure nous donne une image hivernale peu habituelle. On y découvre au début une femme qui s’y rend par la dernière navette et qui porte une valise…bizarre car l’île ne propose aucun hébergement. Le Frioul est un site où « Même les quelques figuiers de barbarie qui pointent ça et là ont l’air perdus. » L’auteure sait à ravir (ou plutôt à frémir) construire une atmosphère angoissante à travers un dialogue entre cette femme et…on ne sait pas qui…Mais que transporte-t-elle dans cette valise ?

Katrina de François Beaune. Un drame qui se joue dans le bus 49 « qui fait la Belle de Mai et redescend La Joliette ». Une véritable histoire marseillaise à la fin tragique. Voyager en bus peut être dangereux à Marseille et pas seulement en raison de la conduite sportive des chauffeurs. Une nouvelle qui vaut particulièrement pour son style si marseillais plein d’images improbables et pour sa chute tragique et comique. « Je ne sais pas si tu vois ce bus le 49 pour pygmées en plastique, tu tiens même pas assis (…). Tu te balances de partout, comme dans un Rubik’s Cube. Le chauffeur te manipule 36 faces de la ville. Avec les bosses et les rats morts. Tu commences assis devant, tu finis au fond la tête dans le moteur. »

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Tiens ferme ta couronne

de Yannick Haenel – folio

Jean est un écrivain oisif qui passe ses journées à voir et revoir Apocalypse Now, le film maudit de Coppola. Il ne sort que pour emmener Sabbat faire ses besoins. Tot, le voisin de Jean, l’a autorisé en effet à profiter de sa télé à écran plat en son absence, à condition qu’il s’occupe de son chien, un dalmatien, et de ses yuccas. Tot est un personnage mystérieux et menaçant. On sent bien que Jean vit dans la crainte de perdre Sabbat, chien fugueur, ou de faire mourir un yucca. Voilà pour le décor…aux alentours de la Porte de Bagnolet.

Jean vient de terminer un manuscrit de 700 pages racontant la vie de l’écrivain américain Herman Melville, The Great Melville. A qui le proposer ? Qui serait assez fou pour adapter un manuscrit de 700 pages ? Michael Cimino bien sûr…

« Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire Le chasseur de daim. »

Et c’est parti pour une succession de scènes loufoques avec au programme : une rencontre, qui manque de rater avec M. Cimino à New-York, un diner plein de rebondissements chez Bofinger (brasserie parisienne située à la Bastille) avec un maître d’hôtel sosie de Macron et Isabelle Huppert en guest star (elle a tourné dans le mythique film de Cimino Les Portes du Paradis), une nuit inoubliable au Musée de la Chasse avec la réincarnation de Diane, …bref on ne s’ennuie pas. Car Jean réussit à se procurer le numéro de téléphone de Michael Cimino (auprès de Pointel, un producteur dont il est proche), l’appelle sans tenir compte du décalage horaire (« mais je ne dors jamais » répond le cinéaste maudit), prend rendez-vous au Frick Muséum devant un tableau de Rembrandt, Le cavalier polonais, ne reconnait pas Cimino car celui-ci s’habille désormais en femme… Toutes les scènes du livre sont à l’avenant.

La couronne invisible du roi

On se tromperait en pensant que ce livre ne repose que sur sa loufoquerie. Certes, on s’amuse aux aventures de ce loser toujours sur le point de perdre le fil de sa vie. Mais Jean est aussi un obsessionnel à la recherche de la vérité « forcée de fuir dans les bois… »(voir citation plus haut). Ce livre raconte aussi l’histoire d’un parcours spirituel, d’une recherche du sacré à travers des épreuves subies par le héros/narrateur.
J’étais intriguée aussi par le titre du livre qui me ravit par sa drôlerie. Voici une explication piochée dans une interview de Yannick Haenel :


« Le narrateur est un roi sans rien (…). Mais il a une couronne invisible dont le roman va raconter comment il la reconquiert. »

Selon l’auteur, en chacun de nous se trouve un point où la société n’a pas de prise, ce qui donne sa couronne au narrateur. Et Y. Haenel de poursuivre : « Le narrateur est un héros qui ne produit aucun exploit. »

J’ai éprouvé un grand plaisir à lire ce livre pour plusieurs raisons :

The Deer Hunter est un de mes films préférés et notamment pour la scène du mariage et celle où les amis qui vont bientôt partir au Vietnam jouent au billard au rythme d’un tube de l’époque « Can’t Take My Eyes Of You » : un simple moment de complicité et d’amitié et du grand art.
Le narrateur de Tiens ferme ta couronne fait souvent référence à la scène où De Niro chasse le daim et choisit de ne pas tirer alors qu’il affronte l’oeil de l’animal dans son viseur. Une scène où le temps est suspendu.

Pour qui aime l’oeuvre de Cimino, ce livre est une sorte d’hommage à ce cinéaste maudit. Un des moments savoureux du livre est celui où l’auteur fait intervenir directement Isabelle Huppert pour raconter le tournage du film Les Portes du Paradis, qui ruina la carrière de Cimino.

Hommage au film maudit de Coppola Apocalypse Now que le narrateur regarde en boucle.

L’auteur joue aussi habilement avec les symboles, les correspondances. Le daim n’est pas là par hasard…c’est lui qui fait le lien avec le sacré. De la scène de chasse de The Deer Hunter à l’accident de voiture de Pointel qui manque de mourir à cause d’un cerf et passe des heures entre la vie et la mort avec le cadavre de l’animal sur son pare-brise : encore un moment suspendu, « un point irréductible. »

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Le nazi et le barbier

de Edgar Hilsenrath
Attila – traduit de l’allemand par Jörg Stickan & Sacha Zilberfarh

Ma deuxième rencontre avec cet auteur mort récemment (en décembre 2018).
J’avais beaucoup aimé le ton de fable poétique que l’auteur avait choisi dans Le retour au pays de Joseph Wassermann.
Changement de registre avec Le nazi et le barbier (déjà avec le titre) : nous voici dans la farce, le grotesque sur un sujet ô combien délicat : l’Holocauste.
Le livre raconte l’histoire de Max Schulz « fils bâtard de Minna Schulz » mais « aryen de pure souche ».

Couverture de Henning Wagenbreth

Il faut tout le brio de Edgar Hilsenrath pour nous faire avaler l’histoire de Max Schulz, assassin nazi, exterminateur de Juifs, qui, après la guerre, s’installe comme barbier en Israël, y devient un citoyen modèle et même un sioniste fanatique. Comment ? En usurpant l’identité de son voisin et ami d’enfance Itzig Finkelstein qui périt, avec sa famille, dans le camp où Max exerçait ses talents meurtriers….
Mais avant d’atteindre Israël, Max doit subir toute une série d’épreuves qui lui font traverser les ruines de l’Allemagne et rencontrer des êtres monstrueux, à son image.

E. Hilsenrath est imbattable pour créer des personnages hors normes, à commencer par Minna, la mère « femme obèse de deux tonnes, jambes minces comprises ». Des personnages à la mesure de l’époque monstrueuse qu’ils traversent. Tout est féroce et choquant, et il faut s’accrocher à la lecture d’une des premières scènes du livre au cours de laquelle Max, âgé de 7 semaines, subit les pires sévices de la part d’un des amants de sa mère.
L’histoire est racontée par Max Schulz lui-même qui apostrophe sans cesse le lecteur incrédule devant le culot monstre du narrateur.

Lors de sa parution, la réception du livre n’a pas été simple. Il a été édité d’abord aux Etats-Unis, en 1971, où Edgar Hilsenrath a vécu quelques années. L’édition allemande date de 1977, car les éditeurs allemands ont, au départ, peu apprécié la façon dont E. Hilsentrah traitait cette part de l’histoire allemande. Dans la postface du livre, Jörg Stickan (ndlr : auteur et traducteur de E. Hilsenrath) rapporte que près de 60 éditeurs ont refusé le manuscrit. Il est vrai que le sujet avait plus souvent été traité du point de vue des victimes que des bourreaux. En ce sens, Hilsenrath avait brisé un tabou.


« Pas comme ça Monsieur Hilsenrath, pas comme ça ! Ce n’est pas comme ça qu’on doit parler de l’Holocauste ! » Interdiction absolue d’avoir recours à la satire, fût-elle grinçante de noirceur. (…) ce n’est pas l’image des nazis qui blesse : les Allemands refusent qu’un Juif parle ainsi, avec ironie et humour noir des…Juifs. La génération des filles et fils de bourreaux s’arrogeait le droit de dire comment une victime de la Shoah (n’oublions pas qu’Hilsenrath est un survivant d’un ghetto en Ukraine) doit parler de son histoire, comment elle doit parler des siens. Un comble. »

Le livre se termine par un drôle de dialogue entre Max et « l’Eternel. » Max va mourir, sauf s’il subit une transplantation cardiaque mais comme il exige que son nouveau coeur soit celui d’un rabbin…

« – T’étais où ? A l’époque.
– Comment ça à l’époque ?
– A l’époque…pendant la mise à mort.
– De quoi parles-tu ?
– La mise à mort des sans-défense.
(…)
Je demande : « Tu dormais ? »
et l’Unique et l’Eternel dit : « Je ne dors jamais ! »
(…)
– Et tu faisais quoi si tu ne dormais pas ?
(…)
Et l’Unique et l’Eternel dit : « J’ai été spectateur.
– Spectateur ? C’est tout ?
– Oui, spectateur, c’est tout.
– Alors ta faute est plus grande que la mienne, je dis. Et s’il en est ainsi tu ne peux être mon juge.
– Très juste, dit l’Unique et l’Eternel, je ne peux être ton juge.
(…)
Je demande : « On fait quoi maintenant ?
– On fait quoi ?
– On a un problème ! »
L’Unique et l’Eternel dit : « Oui on a un problème. »
Et l’unique et l’Eternel descendit de sa chaise de juge et se plaça à mes côtés.

Nous attendons. Tous les deux. La juste sentence. Mais qui pourrait la prononcer ? »

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Lectures européennes

Bon, c’est vrai, j’ai un peu délaissé ce blog mais pas les livres. Ceux que j’ai lus durant ces quelques semaines de silence forment des piles autour de mon bureau, en attente de comptes rendus.

L’Europe d’Hier

Au mois de mai, élections européennes obligent, j’ai nettement orienté mes lectures. J’ai démarré avec Le Monde d’Hier, de Stefan Zweig (Le Livre de Poche) : à lire (ou relire) absolument selon moi pour comprendre pourquoi il faut poursuivre cette idée de la construction européenne. Une lecture émouvante, parfois inquiétante (on sait comment ça finit…). Ce tableau européen démarre avant la première guerre mondiale et se termine en 1941 quand l’Europe est de nouveau en guerre et Stefan Zweig en route pour l’exil. Il a fui l’Autriche en 1934 pour se réfugier en Angleterre puis aux Etats-Unis et enfin au Brésil où il se suicidera, avec sa femme, en 1942.

« C’est ainsi que je n’ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux ; même la vraie patrie que mon coeur s’est choisie, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique de ces temps ; jamais – ce n’est aucunement avec orgueil que je le consigne, mais avec honte – une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle élévation spirituelle à une telle décadence morale. »

S. Zweig nous livre un tableau d’une Europe dans laquelle, avant 1914, on circulait librement, sans passeport. La vie intellectuelle était intense, remplie d’échanges entre artistes européens : Stefan Zweig était un grand ami de Romain Rolland qu’il avait rencontré à Paris et avec qui il correspondait. Comme tout « bourgeois privilégié » (dixit la 4e de couverture) de cette époque, S. Zweig a beaucoup voyagé. Il a passé du temps à Paris (autour de 1904) au début de sa carrière d’écrivain. Il décrit une ville libre, internationale, où tout est toléré….On sort de cette lecture la boule au ventre car on sait vers quoi roule cette Europe si cultivée, si civilisée, …

« A moi seul j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connues l’humanité (…). J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, (…) ; j’ai vu croître et se répandre sous mes yeux les grandes idéologies de masse, fascisme en Italie, national-socialisme en Allemagne, bolchévisme en Russie et, avant tout, cette plaie des plaies, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne.

L’Europe à travers les siècles

Une amie a eu l’excellente idée de m’offrir Nous, l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé. une ode à l’Europe écrite en vers libres et qui aurait dû être distribuée pendant la campagne électorale ! En 180 pages, Laurent Gaudé nous raconte, avec un lyrisme bien dosé, les siècles qui ont bâti l’Europe. Un hommage, une profession de foi en l’Europe qui se lit avec plaisir et émotion. Je trouve que l’auteur maîtrise parfaitement la forme – rare pour un livre contemporain – de son texte.

Combattre les mensonges

Je termine ce compte-rendu européen par une lecture plus technique mais nécessaire : Merci l’Europe de Bernard Spitz (Grasset), Riposte aux sept mensonges populistes. » De « C’est la faute à Bruxelles » en passant par « L’Europe est une passoire » ou encore « L’Europe ne sert à rien dans notre vie quotidienne », etc., B. Spitz passer en revue les arguments habituels des anti-européens pour les démonter, expliquer ce que l’Europe a déjà construit, avancer des propositions pour réformer ce qui est bancal.

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Un temps pour haïr

de Marc Weitzmann, Grasset

Ce livre décrit le cheminement, l’enquête d’un homme, écrivain et journaliste, qui veut comprendre pourquoi la France est le pays européen dans lequel se produisent le plus grand nombre d’agressions antijuives. Et pourquoi notre pays a été frappé par le terrorisme islamiste entre 2015 et 2016 sans jamais, ensuite, « céder au populisme ».

L’enquête de Marc Weitzmann commence en 2013/2014 par une série de reportages réalisés pour un site américain. Le constat de départ du journaliste est terrible : « (…), j’avais proposé au site américain Tablet Magazine une série de reportages sur la montée des violences antijuives en France qui sert de départ à ce livre. Une vague de haine telle que ma génération n’en avait jamais connu (ndlr : M.W. est né en 1959) était en train de monter dans le pays, me semblait-il alors, mais cette haine ne visant que les juifs, n’avait aucune chance d’intéresser les médias nationaux. »

Un temps pour haïr est une archéologie d’un phénomène qui bouleverse notre société, une démarche intellectuelle fondée sur l’étude d’un grand nombre de documents : historiques (sur le statut des musulmans en Algérie pendant la colonisation), les écoutes des conversations entre les tueurs du Bataclan et leurs complices extérieurs, les comptes rendus de procès de terroristes, des rencontres avec des familles de convertis et de jeunes partis en Syrie. Tout cet ensemble – dont l’auteur nous aide à faire émerger les liens – est d’une lecture exigeante.

Le livre commence par l’histoire de trois convertis. A travers ces portraits, M. Weitzmann fait apparaître comment l’islam est revendiqué comme une alternative à une modernité détestée et comment la violence est légitimée au nom d’une « pureté religieuse ». Cette notion de pureté originelle viendrait du début de la colonisation en Algérie. Elle est portée par un drôle de personnage (dont j’ignorais totalement l’existence), Ismayl Urbain. Conseiller de Napoléon III, « prophète musulman et fonctionnaire de l’Empire », cet homme serait à l’origine du statut des musulmans d’Algérie, un statut censé protéger la « pureté » de leur religion mais qui les aurait enfermés dans une spécificité qui s’est retournée contre eux. Et parmi les racines du mal, M. Weitzmann pointe aussi l’attitude naïve et coupable de la France face aux islamistes que nous avons accueillis après la sanglante guerre civile des années 90 en Algérie.

Cette lecture m’a beaucoup travaillée parfois bousculée. A travers les témoignages, j’ai notamment été frappée par ces femmes fortes de leur seul statut de mère et qui, au nom de l’amour maternel, sont capables de justifier la violence de leurs enfants.

Le livre est parfois complexe et, je le répète, exigeant. Mais j’ai beaucoup apprécié la façon dont Marc Weitzmann nous emmène dans son cheminement intellectuel qui a été bouleversé par les attentats de 2015 : ces tragiques événements le surprennent alors qu’il commence le livre, le confirment dans sa démarche. Voilà un livre profond, qui sort des sentiers battus, des explications sociologiques faciles, et qui nous aide à analyser la période de très grand chaos que nous traversons.

Le titre du livre est extrait du Kaddish, tiré de l’Ecclésiaste :

Tout a son temps et toute chose

a sa destinée sous le ciel.

Il est un temps pour naître et un temps pour mourir ;

un temps pour planter et un temps pour arracher

ce qui est planté ;

un temps pour pleurer et un temps pour rire ;

un temps pour chercher et un temps pour perdre ;

un temps pour déchirer et un temps pour coudre ;

un temps pour aimer et un temps pour haïr.

(…) Car les fils de l’homme sont un accident :

comme celui-ci meurt, celui-là meurt,

tous sont animés d’un même souffle,

et la supériorité du sage sur la brute est nulle. »

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Héléna

de Jérémy Fel, Rivages

Décidément, je ne suis pas faite pour les thrillers, romans noirs, etc. J’assume mais je ne renonce pas.

Héléna avait tous les atouts pour me séduire : un auteur qui maîtrise à la perfection les codes du genre, un univers américain recréé par la plume d’un auteur européen (Jérémy Fel est un fan de littérature américaine), une structure dramatique irréprochable, une grande maîtrise dans l’art de distiller la peur (oui, oui, j’ai eu peur) et une couverture intrigante et très belle. Pourquoi, malgré toutes ces qualités, n’ai-je pas apprécié de livre ? Mystère. Je crois que j’ai de plus en plus de mal à supporter la lecture de scènes de violence, de maltraitance envers les enfants, etc. Et puis j’ai le sentiment que ce genre exploite toujours les mêmes thèmes avec, parfois, un sadisme gratuit.

Je résume. Norma vit seule avec ses trois enfants dans une maison paumée, à proximité d’une petite ville du Kansas. Il fait chaud, très chaud, dans le Kansas, ce qui contribue à l’atmosphère poisseuse du livre.

Trois enfants nés de trois pères différents.

Graham, l’aîné, est le fils du grand amour de jeunesse de Norma, mort tragiquement. Graham est un garçon parfait. Il hésite à quitter sa famille pour aller poursuivre ses études à New-York et marcher dans les traces de son poète de père.

Tommy est un psychopathe (il nous apparaît ainsi dès la scène d’ouverture du livre), qui torture et tue des animaux…Il est le fils d’un homme violent que Norma a épousé et suivi dans ce trou du Kansas. Cet homme est mort et nous apprendrons comment…

Et puis voici Cindy, petite fille née de père inconnu, que sa mère voue aux concours de « mini-miss ». Cindy va subir un sort tragique à cause de…

Hayley, jeune fille de « bonne famille », superficielle et cochant toutes les cases de la jeune fille de la classe moyenne aisée : ennui, addictions, soirées alcoolisées. Hayley se prépare, mollement, à un tournoi de golf quand le hasard d’un panne de voiture va l’amener chez Norma où elle va se retrouver coincée pour le pire. S’ensuivent des péripéties horribles : Tommy agresse et séquestre Hayley qui réussit à s’échapper avec l’aide de Graham. Avant de s’échapper Hayley commet un acte monstrueux contre la petite Cindy qui en portera les marques pour le reste de sa vie. Norma tente au départ de protéger Hayley avant de choisir finalement de protéger la monstruosité de Tommy puis de se venger.

Mais qui est Héléna ?

L’enchaînement est réussi : on tremble. Progressivement, on apprend pourquoi Hayley vit seule avec son père, qui était sa mère, qui était vraiment le père de Tommy et ce qu’il a fait subir à son fils, etc. Chaque personnage – hormis Graham – possède une double face qui fait osciller le lecteur du dégoût à l’empathie et inversement.

Héléna, qui donne son nom au livre, n’apparaît qu’à la fin. Elle est censée donner une clé de compréhension à cet enchevêtrement de fureurs mais, sincèrement, cela m’a complètement échappé.

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La somme de nos folies

de Shih-Li Kow, Editions Zulma, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Voici un roman délicieux (pour parler comme Jean d’O) qui vous assure un dépaysement bienvenu. L’auteure, de la communauté de chinoise de Kuala Lumpur (Malaisie), écrit en anglais. En 2018, elle a reçu le Prix du premier roman étranger.

Les couvertures de Zulma sont toujours un bonheur.
Celle-ci est signée David Pearson

La ville où l’eau est un problème

La somme de nos folies nous emmène à Lubok Sayong, une petite ville de 10 000 habitants au nord de Kuala Lumpur. Une ville « où l’eau est un vrai problème, simplement parce qu’il y en a trop« . En effet, dans ce décor de lacs et de montagnes, les inondations sont fréquentes. Un lieu où débarque donc régulièrement des équipes de secouristes bénévoles dont les habitants se moquent, des politiques et quelques touristes amateurs de pêches. Dans une Malaisie à majorité musulmane, Lubok Sayong regroupe une société multiculturelle « avec une école malaise, une école chinoise, une école tamoule et un pensionnat chrétien pour jeunes filles ».

L’histoire est racontée à deux voix : celle d’Auyong, le directeur de la conserverie de litchis, au ton distancié, drôle et légèrement ironique, et celle de Mary Anne, âgée de 11 ans au début de l’histoire, et qui vient du foyer méthodiste St Mary à Kuala Lumpur. Le troisième personnage important de cette histoire est Beevi, l’amie bourrue d’Auyong, qui possède un drôle de poisson « un machin bizarre. Très laid avec un museau de chien. » Beevi finira par le relâcher dans « le lac de la quatrième épouse ». Ce poisson, légèrement monstrueux causera la mort d’un touriste américain quelque temps plus tard.

Les destins d’Auyong, Beevi et Mary Anne vont se croiser le jour où cette dernière quitte le pensionnat St Mary pour une nouvelle vie avec Assunta et son mari, ses « sponsors » (et non des parents adoptifs). Un accident de voiture, provoqué indirectement par Mary Anne et une vache va mettre fin à une vie de famille à peine débutée : les « sponsors » meurent et Mary Anne est défigurée. Sauf que Assunta était la demi-soeur de Beevi et que celle-ci va recueillir la fillette et l’emmener dans la Grande Maison.

La maison d’un homme « inconcevable »

Cette « Grande Maison » appartenait à Saïd Hameed, le père de Beevi, un homme aux multiples femmes dont quatre officielles. « C’était un homme inconcevable » décrit Beevi qui affectionne cet adjectif, « un homme très laid, croisement d’une chèvre et d’un singe ». La Grande Maison est « une forteresse de briques rouges, comme un géant de pierre, avec ses quatre hautes tours aux quatre angles, chacune dans un style et une couleur différentes. » On comprend que chacune de ces tours représente un hommage à l’une de ces quatre femmes « officielles ». Beevi et Mary Anne vont créer des chambres d’hôtes dans cette drôle de maison et apprendre à vivre ensemble. Mary Anne se partage entre l’école et la gestion de la Grande Maison avec celle qu’elle appelle désormais Mami Beevi, sous le regard protecteur d’Auyong.

Tout autour, gravitent des personnages non conventionnels ou à la limite du fantastique. Tel le mystérieux garçon qui vit sous terre, au fond du jardin. Est-il l’enfant de Violette, la dernière et très jeune femme de Saïd Hameed ? Et quel est le lien qui relie Mary Anne et Violette ? La jeune fille a toujours imaginé sa mère sous les traits d’une star d’Hollywood. Voilà bien des mystères dans cette Grande Maison.

La réalité de la société malaisienne avec sa « police des moeurs »surgit à travers le personnage de Miss Boonsidik, « moitié thaï et moitié malais qui flirtait avec les hommes sans s’en cacher. » Après avoir subi la violence des autorités pour avoir défendu les « lady-boys » – maltraités en raison de « leur côté féminin » dont « il faut les purger à force de prêches religieux et d’exercices physiques » – Miss Boonsidik deviendra l’égérie du Freedom Festival, un événement annuel qui attire à Lubok Sayong les lady-boys du monde entier, dans un pays où sévit une police religieuse….

Un roman qui flirte toujours avec le magique et dont la lecture renvoie l’image réconfortante d’une petite communauté liée par des événements « inconcevables » dans une enclave encore protégée du tourisme de masse et des fureurs de la grande ville.

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Becoming

Michelle Obama

Crown, N.Y. (edition US), Fayard (édition française)

La vie de Michelle Obama est un véritable destin à l’américaine : celui d’une femme noire issue de la classe moyenne de Chicago, qui poursuit d’excellentes études de droit à Princeton, entame une carrière d’avocate dans un grand cabinet et, par les hasards d’un mariage, se retrouve à passer 8 ans de sa vie à La Maison Blanche.

La famille est une valeur essentielle pour Michelle Robinson-Obama. Elle a été élevée dans un foyer chaleureux par des parents très aimants auxquels elle rend hommage tout au long de son témoignage : « Il y a encore tant de choses que j’ignore au sujet de l’Amérique, de la vie, et de ce que l’avenir nous réserve. Mais je sais qui je suis. Mon père, Fraser, m’a appris à travailler dur, à rire souvent et à tenir parole. Ma mère, Marian, à penser par moi-même et à faire entendre ma voix. Tous les deux ensemble, dans notre petit appartement du quartier du South Side de Chicago, ils m’ont aidée à saisir ce qui faisait la valeur de notre histoire, de mon histoire, et plus largement de l’histoire de notre pays. »

Fraser Robinson a effectué toute sa carrière au sein de la compagnie des eaux de Chicago. Il ne s’est jamais arrêté de travailler, alors qu’il souffrait d’une sclérose en plaques dont il est mort à l’âge de 55 ans, un an avant le mariage de Michelle et Barak Obama. Malgré la pression de ses enfants et de sa femme, il ne voulait pas se faire soigner en raison du coût que cela risquait d’engendrer pour sa famille. Les passages où Michelle Obama parlent de son père sont d’ailleurs très émouvants.

De Princeton à la Maison Blanche

Michelle Obama a vécu une enfance et une jeunesse heureuses. Mais tout au long de son récit elle donne le sentiment de sans cesse rechercher une sorte de légitimité : quand elle intègre Princeton puis ce grand cabinet d’avocats de Chicago (qu’on imagine aisément tel que dans les séries américaines). On la sent beaucoup plus attirée par les problématiques sociales que par les fusions-acquisitions. Elle quitte les avocats pour rejoindre les services de la Ville de Chicago puis ceux d’un hôpital dans lequel elle est chargée de l’amélioration de l’accueil des patients. Son passage de 8 ans à La Maison Blanche est aussi un témoignage de ses engagements : tout le monde se souvient du potager qu’elle a réussi à créer dans les jardins de la Maison Blanche (non sans quelques difficultés) et des actions qu’elle a lancées pour faire bouger les jeunes et lutter ainsi contre le problème de l’obésité qui touche, en priorité, les populations les plus défavorisées. Elle a aussi beaucoup agi pour la réinsertion des vétérans dans la vie professionnelle.

Barak en arrière-plan

Les coulisses des deux campagnes sont évidemment deux moments forts de ce livre. On se demande d’ailleurs comment Michelle et Barak Obama ont pu résister, physiquement, à ces « méga marathons » dans lesquels ils ont dû parfois entraîner leurs deux filles, Sasha et Malia. Barak Obama est présent dans le livre mais plutôt comme une silhouette évidente en arrière-plan, imposante sans être écrasante. Michelle Obama ne livre pas de confidences mais des petites touches de la vie privée à la Maison Blanche apparaissent ça et là. La First Lady a eu du mal à accepter, au départ, la présence constante des services de sécurité, les entraves à la liberté de se déplacer. Ses filles semblent parfois mieux accepter la situation. Michelle Obama a toujours le souci de les préserver tout en les aidant à faire face à leurs « obligations » de filles du président : quand il s’agit de côtoyer Beyoncé, pour des ados, c’est forcément plus facile…

Conversation avec la reine

Outre la profession de foi d’une femme engagée, M. Obama nous livre aussi quelques anecdotes qui font aussi l’intérêt de ce genre de témoignage. Exemple, de quoi parle-t-on avec la reine d’Angleterre quand on s’ennuie ensemble dans une réunion internationale ? De chaussures inconfortables. Le décor : Michelle Obama en Louboutin et la reine guère mieux lotie. Il en résulte un échange sur les difficultés à se chausser de manière élégante et confortable et une complicité mal interprétée par les gardiens du protocole (et par ceux qui ne ratent pas une occasion de critiquer le comportement de MO) quand Michelle prend la reine par l’épaule ! (nul n’a le droit de toucher la reine). J’ai bien apprécié aussi le passage où MO raconte à quel point ses pieds ont gelé lors de la première intronisation de Barak Obama : il fait très froid à Washington au mois de novembre et la cérémonie est très longue ! Aussi, lors de la seconde intronisation de son mari, a-t-elle demandé qu’une rampe de chauffage soit installée à hauteur de pieds : j’espère que Mélania Trump lui en est reconnaissante !

Que retenir de ce témoignage largement médiatisé ? Je dirais la difficulté à se positionner en tant que « première dame » quand on est une femme indépendante qui a déjà prouvé ses compétences professionnelles. Michelle Obama a réussi, c’est sûr, à imprimer sa marque . Je retiens aussi les grandes difficultés auxquelles elle a été confrontée, avec son mari, en tant que premier « couple noir » a accéder à la Maison Blanche : ces difficultés sont évoquées sans être surlignées. Tout au long des deux mandats de Barak Obama ces faits ont été commentés mais, grâce au récit de Michelle, on les vit de l’intérieur.

J’ai lu ce livre en version originale car il m’a été offert dans cette édition. Je pense qu’elle est tout à fait abordable pour qui a une pratique régulière de l’anglais (pas besoin d’être bilingue).

Le coeur battant de nos mères

de Brit Bennett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch

Le hasard de mes lectures a fait que, peu de temps après Becoming, j’ai lu Le coeur battant de nos mères de B. Bennett. L’histoire d’une jeune fille de la communauté noire de Oceanside, banlieue de San Diego (Californie). Le destin de Nadia, 17 ans, s’écrit quand elle décide d’avorter.

La mère de Nadia vient de se suicider. La jeune fille vit seule avec son père, très impliqué dans une communauté religieuse protestante, Le Cénacle. Nadia vit une brève aventure avec Luke, le fils du pasteur, d’où cette grossesse accidentelle et un avortement dont les frais sont payés par la famille de Luke.

Nadia, marginalisée par sa situation familiale, son secret, et sa forte personnalité, va quitter Oceanside pour poursuivre ses études dans le Michigan puis en Europe. Elle change de monde. Quand elle revient dans sa ville natale, c’est pour assister au mariage de sa meilleure amie Aubrey (qui elle aussi vit une situation familiale bouleversée) avec…Luke. Nadia n’a jamais révélé son secret à Aubrey…

Un livre qui pousse à s’interroger. Faut-il se libérer du poids de sa communauté pour vivre ? Cette même communauté qui donne de la force dans un environnement hostile, est-elle aussi un lieu d’enfermement ? C’est un beau livre dans lequel, je le reconnais, j’ai eu du mal à entrer. Je ne regrette pas d’être allée jusqu’au bout de ma lecture. Un livre qui traite avec pudeur des relations entre un père et sa fille, dans un contexte lourd marqué par le mystérieux suicide de la mère. Et aussi une belle histoire d’amitié entre Nadia et Aubrey.

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La loi de la mer

de Davide Enia, traduit de l’italien par Françoise Brun

Lampedusa, une île au large de la Sicile dont le nom évoque pour nous tous le malheur de ces milliers de personnes qui viennent s’y réfugier ou qui meurent au large de ses côtes. Davide Enia, écrivain et dramaturge italien, s’est rendu à plusieurs reprises sur l’île de Lampedusa pour y rencontrer des habitants, des rescapés, des secouristes, des amis, tous témoins de ces tragédies qui durent depuis plus de 20 ans. La loi de la mer est un récit (c’est présenté ainsi) qui prend parfois des airs de roman.

« En mer, pas d’alternative, chaque vie est sacrée et on aide ceux qui en ont besoin. Point », telle est la loi de la mer que décrit un plongeur de l’île, devenu secouriste sous l’effet des circonstances. Enoncée d’un ton bourru, cette loi si humaine s’applique aussi sur l’île, quand les habitants sont confrontés à l’arrivée massive de personnes, rescapées des eaux. Certaines y posent un pied juste pour y mourir.

Davide Enia se rend souvent sur l’île chez ses amis Paolo et Melo qui lui racontent comment les habitants de l’île, une fois passé le premier réflexe de peur, sont devenus des secouristes, sont allés au-devant des migrants. En parallèle du récit, D. Enia livre une partie de son histoire familiale. Il a demandé à son père de l’accompagner sur l’île. Cardiologue en retraite, photographe amateur, ce père laisse toujours une « distance clinique » entre ses proches et lui, entre ce qu’il photographie et lui. A la différence de son fils et de ceux qui sont au contact direct de la souffrance. En témoigne ce qu’il décrit après avoir assisté à une scène de débarquement : « Assister, même de loin, au débarquement, c’était intéressant…non « intéressant » c’est trop limité. C’était une expérience très forte, mais vécue de l’extérieur, de l’autre côté de la grille. Physiquement, j’étais loin. »

« Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur… »

Nous emmener de l’autre côté de la grille, voilà justement ce que veut faire Davide Enia, en nous décrivant des scènes bouleversantes à hauteur de femmes et d’hommes. Et notamment ces jeunes filles qui s’évanouissent, sous l’effet de la déshydratation, à peine ont-elles posé le pied sur la terre ferme : « Ces évanouissements survenaient en silence. Il y en eut un troisième, un quatrième et un cinquième. On installa les cinq jeunes filles dans l’ambulance. Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur, qui devait absorber cette douleur comme l’eau les engloutirait. » Parfois ils s’évanouissent tous, raconte Paola.

« L’épaisseur de l’histoire individuelle »

Les témoignages sont multiples, ils proviennent des médecins, des humanitaires, des habitants. Bien sûr, nous les avons déjà lus, nous avons déjà vu des images de Lampedusa, une île qui a accueilli jusqu’à 10 000 personnes alors qu’elle compte à peine 5 000 habitants. Mais là nous sommes loin des règlements européens et des prises de position. D. Enia s’efforce de nous rendre compte de cette lueur d’humanité qui peut toujours naître, à l’image de ce Kurde qui raconte une histoire drôle de son pays : l’histoire d’un Kurde mort qui pleure car il ne veut ni l’enfer ni le paradis et quand Dieu lui demande où il veut aller, il répond « En Allemagne ». « Avant, dit Paola, j’avais tendance à voir leurs souffrances, les corps amaigris, les bleus, les cicatrices, leur regard effrayé. Je les regardais du haut de mon piédestal, tu comprends ? D’une position qui, puisqu’on les aide, les rend redevables à jamais. Et cette histoire drôle m’a fait prendre conscience de l’épaisseur de l’histoire individuelle de chacun. Je ne pouvais pas comprendre la douleur des expériences qu’ils ont vécues, mais je réalisais tout à coup que c’était une erreur gigantesque de les traiter avec ce paternalisme absurde. Il n’y a pas que le désespoir. Il y a le besoin de réussir, de devenir meilleur, il y a les chansons et les jeux, l’envie de goûter certains plats ou de plaisanter avec les autres. »

La lumière et la résistance

Et puis je ne peux pas finir sans mentionner Beppe, l’oncle de Davide et le frère du « cardiologue photographe ». Beppe et Davide sont très proches et le neveu tente de réactiver le lien qui semble distendu entre son père et son oncle. C’est Beppe qui conseille à Davide de conclure son livre « avec la lumière et la résistance », faisant ainsi référence au double sens possible du mot Lampedusa : « Lampedusa, de lepas, l’écueil qui écorche, érodé par la fureur des éléments, et qui résiste et confirme sa présence dans la vastitude infinie du grand large. Ou bien Lampedusa de lampas, flambeau qui brille dans le noir, lumière qui défie l’obscurité. »

Encore une lecture estampillée Les Arpenteurs.

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Leurs enfants après eux

de Nicolas Mathieu, Actes Sud

Remettons les événements à leur place : avant d’être le prix Goncourt 2018, ce livre est LA découverte de ma libraire, Valérie, qui l’avait repéré, défendu, recommandé bien avant tout le monde. Ce livre a donc reçu le label Les Arpenteurs.

Sans vouloir faire de récupération opportuniste, j’estime que ce prix Goncourt dessine bien la France périphérique, péri-urbaine, péri-rurale,….bref celle qu’essaient de nous faire voir les gilets jaunes. Pour avoir vécu quelques années dans l’Est de la France, à la même époque (années 90), j’y ai bien retrouvé cette ambiance caractérisée à la fois par l’espace et l’enfermement : on ne peut rien y faire sans voiture.

« On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait un carburant. A force on en venait à penser comme une carte routière. »

Le livre est découpé en quatre étés, de 1992 à 1998, autour d’Anthony, son cousin, Hacine, Stéphanie et Clémence. On les rencontre adolescents et le livre se termine avec de jeunes adultes. Le vol de la moto d’Anthony est le déclencheur d’événements décisifs dans les vies d’Anthony et Hacine. Au départ, Anthony brise un tabou en empruntant cette moto à son père sans son autorisation pour une virée avec son cousin. L’engin dort sous une bâche depuis longtemps et un interdit pèse sur elle. Le père d’Anthony est un homme colérique, violent, alcoolique : Anthony et sa mère craignent ses réactions. C’est Hacine, le jeune de la cité, qui est soupçonné du vol. L’histoire de ces deux garçons se scelle en parallèle autour de cette moto.

Photo Alexa Brunet

Des hommes fragiles

Le père d’Anthony est un homme aux colères imprévisibles : sa femme finira par le quitter. A la fin du livre, ce père est devenu un homme seul et pathétique que son ex-femme prend en pitié. Le père d’Hacine est un concentré de la détresse de ces hommes venus de l’autre côté de la Méditerranée et qui ont perdu leur autorité en la traversant :

« Car ces pères restaient suspendus, entre deux rives, mal payés, pas considérés, déracinés, sans héritage à transmettre. Leurs fils en concevaient un incurable dépit. Dès lors, pour eux, bien bosser à l’école, réussir, faire carrière, jouer le jeu, devenait presque impossible. »

Et des femmes fortes

Par contraste, les femmes paraissent plus fortes, résistantes. Hélène, la mère d’Anthony n’est pas une victime : elle quitte son mari pour assumer sa vie, seule. Stéphanie et Clémence, les deux petites « bourgeoises », s’amusent avec Anthony et son cousin : eux les désirent et les redoutent ; elles sont attirées sexuellement par leur côté bad boy. Mais Stéphanie comme Clémence savent où elles vont :

« Pour briguer les bonnes places, et mener plus tard des vies trépidantes et respectées, porter des tailleurs couture et des talons qui coûtent un bras, il ne suffisait pas d’être cool et bien nées. Il fallait faire ses devoirs. »

On quitte Anthony en 1998 au son de I will survive (la bande son de l’été 1998) et après la victoire de l’équipe de France au mondial. Contrairement à son cousin et à Hacine, il ne s’est pas « casé » : sa vision de la famille est définitivement pessimiste : « Anthony détestait la famille. Elle ne promettait rien qu’un enfer de reconduction sans but ni fin. » D’où ce titre magnifique extrait d’un des livres de l’Ancien Testament, cité en exergue du roman : 

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir, 
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé,
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Le prix Goncourt 2018 reprend, selon moi, la tradition du roman social. Quand les romans de Gérard Mordillat (voir Les vivants et les morts, 2005) nous racontent l’histoire d’ouvrier(e)s qui luttent contre la fermeture de leur usine, Leurs enfants après eux, dessine la construction de jeunes adultes dans un univers semblable mais résigné.

 Plongez-vous dans ce prix Goncourt mérité qui nous tend un miroir d’une partie de la France des années 90, sans mépris ni exagération.

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La chorale des maîtres bouchers

de Louise Erdrich, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez

Un des meilleurs livres lus récemment (mais traduit et paru en 2005 en France). Avec des personnages non conventionnels qui nous racontent une partie de l’histoire de l’Amérique de 1920 à 1950 environ. A commencer par Fidélis, le boucher qui aime chanter (d’où le titre), débarqué aux Etats-Unis après la première guerre mondiale deux valises à la main, l’une pleine de ses couteaux de boucher, l’autre de saucisses dont la vente lui permettra de financer son voyage jusqu’à Argus, Dakota du Nord. Avant de quitter l’Europe, Fidélis a épousé Eva, l’ex-fiancée de Johannes, le meilleur ami du boucher mort au combat : une promesse faite à un mourant.

LCMBArgus est le lieu où les vies de Fidélis et Eva vont croiser celles de Delphine et Cyprian, couple improbable. Delphine revient dans sa ville pour se rapprocher de son père, Roy, vieil alcoolique incapable de se rappeler qui est la mère de Delphine mais capable de rédemption. Pour gagner leur vie, Cyprian et Delphine ont monté un numéro d’équilibristes et se produisent dans les rues au gré de leurs déplacements. Cyprian lui aussi revient d’Europe où il a fait la guerre. Les rapports entre Delphine et Cyprian sont amoureux et fraternels, rarement charnels : Cyprian n’est pas attiré par les femmes mais il aime Delphine.

Ce qui est admirable dans ce livre ce sont les incroyables liens entre les personnages. L’amitié entre Delphine et Eva se noue quand la première commence à travailler à la boucherie. Le travail n’est pas facile pour Delphine mais la difficulté est compensée par la bienveillance et l’amitié d’Eva. Delphine l’accompagnera dans sa maladie, tentera de soulager ses souffrances jusqu’au bout. Après la mort d’Eva, Delphine restera s »occuper des enfants de Fidélis avec qui, progressivement, les rapports vont se transformer. Entre Fidélis et Cyprian les rapports sont tendus. Ils ont participé à la guerre dans des camps opposés et se soupçonnent d’avoir été dans le viseur de l’autre. Pourtant, c’est bien Cyprian qui, grâce à sa souplesse d’acrobate, ira sauver un des fils de Fidélis, enfoui sous la boue.

On ne peut pas occulter les personnages secondaires dont Clarisse, la mystérieuse amie d’enfance de Delphine, une jeune femme libre et séduisante qui a repris l’entreprise familiale de pompes funèbres. Clarisse est harcelée par le shérif local qui la poursuit depuis toujours de son amour. Il mourra de son acharnement en enquêtant sur la découverte des cadavres d’une famille entière dans le sous-sol de la maison de Roy (le père de Delphine). La découverte d’une perle ayant appartenu à une robe portée par Clarisse  et coincée dans les lattes du plancher redouble le mystère…

Je n’en finirais pas de tout raconter tant ce livre est foisonnant. Cette époque, entre les deux guerres mondiale, et ce pays dans lequel des émigrants venaient encore tenter leur chance, est un creuset romanesque inépuisable. Le talent de Louise Erdrich est aussi d’enrober cette trame dans une langue d’une grande beauté (bravo à la traductrice) avec, en prime, un souffle de mystère.

 

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La veuve Basquiat

de Jennifer Clément, Bourgois Editeur

veuve Basquiat

La Fondation Louis Vuitton consacre une grande exposition au peintre Jean-Michel Basquiat. Il paraît qu’elle est magnifique. J’ai lu, en 2016, sur les conseils de mon libraire, La Veuve Basquiat, témoignage de la compagne du peintre. J’avais beaucoup apprécié d’approcher ainsi la personnalité d’un artiste étonnant et que je connaissais mal.

 

« C’est pour ça que je peins, dit-il. Pour faire entrer les Noirs au musée. » Voilà ce qu’aurait déclaré Jean-Michel Basquiat après avoir visité des musées lors d’un séjour en Italie.

Ce livre est composé de chapitres qui donnent la parole à Suzanne Mallouk, la compagne de Jean-Michel Basquiat. Elle a vécu avec le peintre dans les années 80, à New-York. A cette époque, New-York était une ville bien plus dure que maintenant, moins touristique, pleine de fureur et de fêtes organisées dans des lieux étonnants.

J.M. Basquiat et Suzanne étaient de gros consommateurs de drogue ; ils en trouvent partout où qu’ils aillent (même à Venise). Suzanne a débarqué à New-York après voir abandonné le Canada et sa famille. Elle va vivre avec JMB une relation tumultueuse (il n’est pas très fidèle), parfois violente, pleine de séparations et de retours. Mais Suzanne restera la muse du peintre, celle qui le comprend, l’excuse. Tous les personnages sont hors norme. J. Clément décrit un milieu new-yorkais artistique dément, loin du NY aseptisé d’aujourd’hui. Et puis, en touches subtiles, l’auteure livre à travers les propos de Suzanne des indices sur l’oeuvre de Basquiat, notamment sur les mots qui reviennent souvent dans ses tableaux. On y trouve aussi un portrait acide d’Andy Warhol (apparemment très attiré par J.M. Basquiat et qui se serait bien débarrassé de Suzanne). La structure du récit est originale avec les voix de Suzanne et de l’auteure qui alternent. Et puis j’adore le titre, qui exprime d’une façon brute le lien qui unit Suzanne et J.M. Basquiat.

Aujourd’hui, Suzanne est psychiatre : « Elle soigne les artistes souffrant d’addictions ».

Page 142. La « prière » de Suzanne lors des funérailles d’un ami.

« Je ne crois pas en Dieu mais je crois que chacun de nous possède une sorte de dynamique intérieure, dont nous n’avons pas toujours conscience, et qui nous pousse à vivre des choses profondes. Ces choses profondes nous changent pour toujours et nous rapprochent de notre moi ultime. Ma relation avec Jean-Michel Basquiat et la mort de Michael Stewart ont été des expériences de cette nature. »

Lu en 2016, recommandé par mon libraire Les Arpenteurs

 

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