Journal volubile

Enrique Vila-Matas (Bourgois)

E. Vila-Matas est un écrivain journaliste critique espagnol que j’ai découvert par ce livre. Journal volubile mêle des réflexions sur la littérature (et les auteurs favoris d’EVM), des notes de voyage et des réflexions générales sur la société.

Un bonheur total. J’ai découvert Bartleby de Melville grâce à E. Vila-Matas. La lecture de ce journal a été jubilatoire (j’adore cet adjectif). Il n’y a qu’à voir tous les marque-pages que j’y ai laissés.

(A noter : EVM est un merveilleux chroniqueur mais un ennuyeux romancier. Je n’ai jamais réussi à entrer dans ses romans).

Quelques extraits.

p.74, ou les complications insoupçonnées auxquelles s’expose l’auteur quand il offre des livres : « Avoir à offrir quelque chose nous met parfois au bord de l’abîme, nous complique la vie à un point insoupçonné. Le geste témoigne, bien sûr, d’un art particulièrement élégant, mais on ne doit pas oublier qu’il a son côté sauvage. Comme tout le monde le sait parfaitement, on ne peut pas offrir quelque chose qui nous plaît beaucoup, car si, par hasard, on tombe sur un objet merveilleux, notre première impulsion est de le garder, de se l’approprier, il n’arrive jamais à la personne à qui on pensait l’offrir. Dans mon cas, les cadeaux les plus dangereux ont toujours été les livres, j’en sais long sur la question ! Même si je suis tout à fait conscient que je peux acheter deux livres et supprimer ainsi le problème, je finis par n’en acheter qu’un pour moi, car je trouve immoral d’acheter deux livres et d’en offrir un. En effet, pour moi, ce n’est pas penser à l’autre, parce que je sais qu’offrir, c’est cesser tout à coup de vivre pour soi-même et penser à la personne à qui on va faire un cadeau, penser vraiment très fortement à elle et l’aimer vraiment, l’aimer énormément. L’aimer vraiment exige qu’on lui offre le livre et qu’on soit patient pendant quelques heures et quelques jours, jusqu’au moment où on lui remettra le cadeau. Puis le cadeau fait, acheter tranquillement son exemplaire en faisant une tête d’idiot, oui, la tête des vrais paniers percés qui offrent toujours ce dont ils ont le plus besoin. »

J’adore ce passage qui dramatise un acte qui paraît si simple et qui retombe sur un achat trivial avec « une tête d’idiot ». Je n’avais jamais réfléchi à cette question car, quand j’offre un livre, je choisis un titre que n’ai pas encore lu et je demande au destinataire de me le prêter plus tard. Simple, non ?

p.83 Des propos inattendus sur un sujet rebattu : la mauvaise humeur générale. « La recherche quotidienne de personnes aimables, bien élevées, au caractère agréable, me fatigue. Je me sens de plus en plus las de tous ces êtres qui nous maltraitent tant. La mauvaise humeur générale, l’impolitesse régnante sont insupportables. Plus nous progressons dans le bien-être, plus les gens sont horribles et d’humeur maussade. Peut-être est-ce la conséquence des luttes sanglantes menées pour accéder à ce bien-être. Il n’empêche que le bon caractère est, de toutes les qualités morales celles dont notre monde a le plus besoin et il est sûrement la conséquence de la tranquillité et non de progrès insensés. »

On dirait les propos d’un moraliste du 17e siècle.

p. 252, réflexions désabusées sur l’amitié : « L’ami qui est de retour après un an d’absence. Il téléphone à la maison uniquement pour saluer, sans quasiment dissimuler qu’il le fait par pur formalisme. Il est plus calculateur que jamais. Et moi, pour une raison ou une autre, je n’entre pas dans le champ de ses intérêts. Il semble qu’il ne veut rien de moi. Qu’est-ce qui a pu se passer ? N’est-ce pas un mot dit quelque part arrivé déformé aux oreilles de quelqu’un qui l’a répété à un autre, et ainsi de suite ? Non, non, ce n’est rien de tout cela. Il a simplement une certaine affection pour moi, mais je ne l’intéresse pas et il est fort probable que je ne l’aie, en fait, jamais intéressé. Peut-être se sent-il mieux avec des gens qui l’admirent ou tout simplement avec d’autres. Ce n’est rien, me dis-je. Je ne vois pas pour quelle raison les amitiés devraient durer plus que les passions. »

Cette chute est terrible.

Lu en 2009

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