Boussole

de Mathias Enard (Actes Sud)

Avec Mathias Enard, on commence une phrase à Vienne et on la termine en Syrie. Il faut ouvrir son dictionnaire presque à chaque page. « Roman tout en érudition généreuse », dit la 4e de couverture. Certes, mais le lecteur s’essouffle un peu devant tant de références : on en trouve parfois une vingtaine par pages ! En même temps, on ne peut nier l’envoûtement suscité par la phrase de M. Enard.

Le narrateur s’appelle Franz Ritter, musicologue autrichien spécialisé en musique orientale (ce qui nous vaut d’érudites digressions sur la musique, parfois intéressantes…ne boudons pas). Ritter se remémore, lors de ses nuits d’insomnie, ses séjours en Turquie, Syrie, Iran, etc. Et surtout, il rumine son impossible amour pour Sarah, une universitaire spécialiste de l’Orient qui rédige une thèse sur l’attrait qu’exerce cette partie du monde sur les artistes occidentaux. Le roman est découpé en tranches horaires qui scandent l’insomnie du narrateur. J’avoue : je n’ai pas terminé ce livre malgré mon emballement au début.

J’ai beaucoup apprécié certains passages. Page 93, Ritter cite un orientaliste, Joseph von Hammer-Purgstall qui « fréquentait Beethoven à Vienne. Il commente ainsi :

« Quel monde tout de même que ces capitales au début du 19e siècle, où les orientalistes fréquentaient les princes, les Balzac et les musiciens de génie. »

Page 94, toujours à propos de l’orientalisme :

« Napoléon Bonaparte est l’inventeur de l’orientalisme, c’est lui qui entraîne derrière son armée la science en Egypte, et fait entrer l’Orient pour la première fois en Europe au-delà des Balkans. »

J’ai beaucoup apprécié un passage ou Ritter raconte une nuit passée à la belle étoile, dans les ruines de Palmyre, en compagnie de Sarah et d’autres compagnons. Autour d’un feu, ils passent une grande partie de la nuit à se raconter des histoires. F. Ritter explique qu’il s’agit d’une tradition de la littérature arabe, le Maqâma, qui consiste à prendre la parole à tour de rôle pour explorer un sujet donné. L’occasion de nous parler de personnages aventureux tels Marga d’Andurain qui devint la propriétaire de l’hôtel Zénobie et qui faillit payer de sa vie son souhait de voyager jusqu’à La Mecque (page 139). Et aussi Annemarie Schwarenbach…des femmes aux vies incroyables pour leur époque.

Page 167, une description étonnante de l’armée syrienne (années 70 ?) :

« Nous nous moquions si souvent des soldats syriens déguenillés, assis à l’ombre de leurs jeeps soviétiques en panne au bord de la route, le capot ouvert, qui attendaient une improbable dépanneuse. Comme si cette armée n’avait pour nous aucun pouvoir de destruction, aucune force de combat ; le régime Assad et ses chars nous paraissaient des jouets de carton pâte, des marionnettes, des effigies vides de sens sur les murs des villes et des villages ; nous ne voyions pas au-delà du délabrement apparent de l’armée et des dirigeants, la réalité de la peur, de la mort et de la torture poindre derrière les affiches, la possibilité de la destruction et de la violence extrême derrière l’omniprésence des soldats, tout mal habillés qu’ils fussent. »

Boussole a obtenu le prix Goncourt en novembre 2015. C’est un livre exigeant. Pas sûre qu’il soit grand public.

Lu en 2016

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