Désorientale

de Négar Djavadi, Edition Liana Lévi

On laisse tomber les prix littéraires pour les reprendre plus tard, on oublie les débats de la primaire de la droite pour reprendre son souffle avant ceux de la gauche, et on se précipite sur ce livre dont je m’étonne qu’il n’ait pas eu plus d’écho dans la presse.

Kimiâ Sadr arrive en France avec sa famille à l’âge de 10 ans. Opposés au shah, puis aux mollahs (double peine pour les Iraniens), Darius et Sara, les parents, se réfugient à Paris. Darius est le premier à partir après avoir subi la prison et la torture. Sara le rejoint ensuite avec leurs trois filles.

C’est un livre formidable sur l’exil, le rapport au pays natal, la double culture, la famille, plein d’humour, de mélancolie et sans pathos (les Iraniens semblent garder leur sens de l’humour quelle que soit la situation).

Kimiâ, la narratrice, est ce qu’on appelle « un garçon manqué » (garçon manqué = fille réussie, ironisaient les féministes dans les années 70), fort différente de ces deux soeurs plus conformes au modèle oriental de la féminité. Elle explique (page 219) : « Le terme garçon manqué n’existe pas ; ni aucun terme, aucun autre mot qui reconnaitrait un tant soit peu cette différence. On est garçon ou fille et ça s’arrête là. » Tout au long du récit, elle intercale l’histoire de sa famille avec des épisodes racontant ses visites à l’hôpital Cochin dans le service de procréation médicale assistée. Progressivement, on découvre pourquoi Kimiâ est la marginale de la famille : « Vous me direz : c’est cliché l’histoire de cette fille dont le père veut un fils, qui vire garçon manqué et finit lesbienne. » (page 218)

Le départ clandestin de Sara et de ses trois filles, de l’Iran vers la France, provoque une émotion similaire à celle que l’on ressent en lisant les témoignages recueillis auprès des migrants qui arrivent en ce moment en Europe (voir Kotchot, sur la route avec les migrants). Elles vont traverser les montagnes du Kurdistan, la Turquie, le détroit du Bosphore puis Istambul ! Evidemment, l’arrivée à Paris est un choc par rapport à l’image idéalisée de la France (toute la famille est francophone et francophile). « Le déracinement avait fait de nous non seulement des étrangers chez les autres, mais des étrangers les uns pour les autres. On croit communément que les grandes douleurs resserrent les liens. Ce n’est pas vrai de l’exil. La survie est une affaire personnelle. » (page 273). C’est vraiment ce que l’on ressent : chaque membre de la famille est enfermé dans la douleur de l’exil, chacun essaie de s’en sortir à sa manière : les soeurs de Kimiâ en poursuivant des études et en créant une famille.

Mais ce n’est pas du tout un livre triste, malgré les fins tragiques de Darius et Sara. L’humour est sans cesse présent avec des personnages familiaux pittoresques, attachants : les grands-mères, les oncles n°1, n°2, etc (ils ont quelque chose des « valeureux » d’A. Cohen et sont tellement nombreux que les nièces leur donnent des numéros pour les nommer). Et puis l’auteure en profite pour nous donner un cours de géopolitique et se moquer des réactions ignares auxquelles sa famille a été confrontée : « A vrai dire, aujourd’hui encore, il m’arrive d’être confrontée à ce genre de réactions, obligée de faire un cours sur l’histoire contemporaine de l’Iran pour faire comprendre dans quel camp nous nous trouvons. Près de 35 ans plus tard, un fait me surprend toujours : la rapidité avec laquelle la France a évincé de sa mémoire le fait d’avoir accueilli Khomeiny, passant sous silence sa responsabilité dans les événements qui suivirent. » (page 272)

Kimiâ va progressivement s’éloigner de sa famille après une adolescence très difficile. Partie vivre à Londres, elle réalise à quel point elle avait besoin de cet éloignement :« Le bien-être acquis en m’éloignant de ma famille me retenait fermement au-delà des frontières. Elevée dans une culture où la communauté prime sur l’individu, jamais auparavant je n’avais ressenti de façon aussi tangible que j’existais. » (pages 310/311).

Voilà un livre qui m’a beaucoup émue, fait rire parfois, et qui m’a beaucoup apporté pour comprendre l’Iran, le traumatisme de l’exil et le prix à payer pour s’en sortir.

Lu en 2016

 

 

 

Cet article a été publié dans Romans. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Désorientale

  1. fleury14 dit :

    Si, j’en ai déjà entendu parler plusieurs fois, et uniquement en bien !! Sur la (très longue) liste des trucs à lire, un jour.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s