La chair

de Rosa Montero, Métailié, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

Deauville 1

Plage de Bénerville, Normandie, 2016 Photo : Ph. Dixmier

Avec un tel sujet, R. Montero aurait pu écrire un livre banal, scabreux, larmoyant ou carrément ennuyeux. Résumons : Soledad, femme de 60 ans bien conservée, travaille dans le milieu artistique et vit à Madrid. Elle organise une exposition pour la Bibliothèque nationale sur le thème des « écrivains maudits ». Alors qu’elle vient de se faire plaquer par son amant, un homme marié plus jeune qu’elle, Soledad décide d’embaucher un escort boy (un gigolo) pour l’accompagner à l’Opéra. Elle le recrute sur auplaisirdesfemmes.com (drôle non ? Il existait bien « Au bonheur des dames ». Elle veut bluffer son ex-amant (elle sait qu’il doit assister à cette soirée) en lui montrant qu’elle s’est consolée de leur rupture.

Soledad aime les hommes jeunes et beaux. Avec Adam, elle va être servie…De leur rencontre s’ensuit non seulement une relation sensuelle (l’attraction de la chair parfois tarifée à 600 € la soirée, et parfois gratuite) mais aussi une série de péripéties liées à l’histoire d’Adam, réfugié de Russie. Dès leur première soirée, ils sont mêlés à une agression qui vise un restaurateur chinois que Soledad connait bien et qui sera secouru par Adam qui s’avère être aussi un bon électricien….(aussi bon que gigolo).

Soledad est doublement confrontée à son âge : en amour mais aussi dans son travail, en raison de la concurrence d’une jeune architecte ambitieuse qui essaie de lui piquer sa place dans l’organisation de l’exposition. Grâce au sujet de l’exposition, l’auteure nous gratifie d’une incursion auprès d’un certain nombre d’écrivains (dont certains inconnus de moi) :

Pedro Luis de Galvez « l’écrivain maudit officiel de l’Espagne qui allait dans les cafés avec son enfant mort dans une caisse pour demander de quoi l’aider à l’enterrer ».

Maria Lejarraga, une dramaturge « nègre littéraire, épouse dédaignée, et auteur spolié »…par son mari. Elle écrivait : « Les femmes se taisent car, instruites par la religion, elles croient fermement que la résignation est une vertu. Elles se taisent par peur de la violence de l’homme ; elles se taisent par habitude de la soumission ; elles se taisent parce qu’à force de siècles d’esclavage elles en sont venues à avoir des âmes d’esclaves. » 

Maria Luisa Bombal, « la première écrivaine homicide »

etc.

Autant de personnes au destin tellement romanesque qu’on se demande si R. Montero ne les a pas inventées (mais non tous les auteurs cités sont des personnes ayant existé, j’ai vérifié).

Avec un sujet tel que celui-ci, on est tout le temps sur le fil du rasoir, à se demander quand le récit va trébucher dans le sordide. Et puis rien de tout cela. Soledad est une femme indépendante, lucide qui a vécu une jeunesse douloureuse. Elle ne s’apitoie jamais sur elle. C’est une femme libre, entravée par son âge. « Car l’un des mirages les plus répandus consiste à croire que nous n’allons pas devenir comme les autres vieillards, que nous serons différents. Mais l’âge nous rattrape toujours ensuite et vous finissez aussi tremblotant fragile et baveuse. »

Rassurez-vous amies lectrices (et les autres) Soledad donne une belle image des sexagénaires. Bref, un délicieux roman, un rien mélancolique.

Lu en 2017

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