Sanctuaire

Ce livre est un monument dont on ressort estomaqué. Quand je l’ai lu pour la première fois, je n’avais pas 20 ans et je n’y aurais rien compris sans les explications d’une amie, bien plus affranchie que moi, qui s’est empressée de m’expliquer comment Temple avait été agressée sexuellement.

L’écriture de Faulkner provoque des sensations physiques. On a sans cesse le sentiment de se confronter au texte, de se battre avec, tant l’écriture est elliptique, visuelle, exigeante avec le lecteur.

Je conseille de lire la préface d’André Malraux après avoir terminé le livre. Selon moi, son intérêt relève de l’histoire littéraire : comment un écrivain du 20e siècle évoque un autre géant contemporain.

On ne peut qu’admirer le travail de traduction tant le style de Faulkner passe d’un extrême à l’autre : tantôt lyrique, tantôt trivial à l’image du niveau de langage de certains personnages.

p.188 : Une dernière lueur couleur de safran flottait sur le plafond et sur le haut des murs, déjà teintée de pourpre par la palissade crénelée de Main Street dressée sur le ciel du couchant. Elle la regarda s’évanouir comme si les bâillements successifs du store l’avalaient peu à peu. Elle regarda la dernière étincelle de lumière se condenser sur la pendule, et le cadran cesser d’être un trou rond au milieu de l’ombre, pour devenir un disque suspendu dans le néant, dans le chaos originel, et se transformer peu à peu en une sphère de cristal recélant en ses quiètes et mystérieuses profondeurs le chaos ordonné du monde ombreux et compliqué sur les flancs balafrés duquel les vieilles blessures roulent vertigineusement, vers l’avenir, jusque dans les ténèbres et guettent de nouveaux désastres. »

Et voilà, quand un génie de la littérature décrit les « rêveries » d’une pauvre créature qui se retrouve enfermée dans un hôtel de passe, à Memphis….

Les scènes dans lesquelles Temple court dans tous les sens, alors qu’elle se retrouve coincée, par accident, dans cette ferme où sa vie va basculer, sont saisissantes. C’est un animal pris au piège mais qui sait ce qui va lui arriver : Temple ne cesse de répéter « Il va m’arriver quelque chose ! » « Il m’arrive quelque chose ». Un affolement et une peur contagieuse que le lecteur partage totalement.

p.118 : « Elle resta un instant debout, se vit partir en courant, hors d’elle-même, perdre un de ses souliers. Elle vit pendant quelques mètres le scintillement rapide de ses jambes sur le sable parmi les taches de soleil. Puis, brusquement, elle pivota, revint en courant ramasser son soulier, et repartit de nouveau, toujours courant. »

On revient de cette lecture exigeante, ébloui par ce que la littérature peut provoquer en nous.

Je n’ai toujours rien évoqué de l’intrigue. Je la suppose tellement connue. Je préfère donner la parole à André Bleikasten, auteur d’une biographie de William Faulkner (William Faulkner, Une vie en romans, Editions aden, 2007).

p. 244 : « L’action se déroule dans trois « sanctuaires » : la Vieille Maison du Français, plantation du Mississippi à l’abandon devenue repaire de malfaiteurs, Memphis, la cité de la prostitution et de la pègre, avec ses speakeasies et ses whorehouses, et la petite ville de Jefferson, avec sa prison et son tribunal. Chacun de ces territoires est un espace clos et interdit. Passer du dedans au dehors, du dehors au dedans, c’est s’exposer à l’agression ou se soustraire à la menace. Quiconque s’aventure hors de son milieu d’origine perd aussitôt la protection que ce milieu lui accorde. « Sanctuaires », ces trois espaces ne le sont que par antiphrase : ils ne sont rien moins que de lieux sacrés ou, plutôt, ne le sont que par le rappel de leur profanation, et s’ils peuvent un temps servir de refuge, le droit d’asile (right of sanctuary) finit toujours par y être bafoué. »

Et aussi un grand merci à l’émission La Compagnie des Auteurs (France Culture) qui m’a donné envie de relire Faulkner.

 

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