Livres en retard (suite 2)

Une odyssée (Un père, un fils, une épopée), de Daniel Mendelsohn, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière

Résumé : Daniel Mendelsohn, professeur de Lettres classiques à l’université (Bard College – New-York State) voit débarquer son père, Jay, dans son séminaire consacré à l’Odyssée d’Homère. Jay est un scientifique en retraite qui garde un souvenir ému de son initiation au latin lors de ses années lycée, et qui regrette de ne pas être allé plus loin dans l’étude des Lettres classiques. Son opinion sur Ulysse, le héros de l’Odyssée, se résume à cette phrase péremptoire : « c’est un menteur et il a trompé sa femme ! »

Ulysse et Télémaque

Ulysse et Télémaque – Gravure d’après un vase – – Notor

Pendant tout un semestre, Jay va donc accomplir un trajet hebdomadaire (pas toujours simple) entre Long Island, où il habite, et Bard College pour suivre le séminaire de son fils. A la fin du semestre, père et fils partiront ensemble en Méditerranée pour une croisière « Sur les traces d’Ulysse » au cours de laquelle Jay se fera encore remarquer (comme durant le séminaire avec ses remarques impayables).

Six bonnes raisons de lire ce livre

  1. Que l’on soit helléniste ou pas, qu’on ait eu l’occasion (ou pas) d’étudier l’Odyssée pendant ses études, ce livre est une excellente initiation (ou révision) au texte d’Homère. Tout en racontant le séminaire, les réactions de ses étudiants et celles de son père, D. Mendelsohn propose aussi une analyse et un commentaire passionnants de l’épopée d’Homère.
  2. Pour sa construction en abyme avec l’emboîtement des relations Jay/Daniel et Ulysse/Télémaque auxquelles s’ajoute le récit de la croisière en Méditerranée sur les pas d’Ulysse. Ces chroniques familiales sont adroitement imbriquées par l’auteur.
  3. Pour les réactions spontanées et décoiffantes des étudiants et de Jay (souvent opposé aux analyses de son fils) qui bousculent les certitudes du professeur Mendelsohn !
  4. Pour ses qualités pédagogiques et la façon dont Daniel Mendelsohn défend ses convictions d’enseignant : « Ma conviction est que, même si c’est très bien de relever tel ou tel aspect intéressant d’un texte, votre rôle de lecteur est de rendre ces derniers signifiants, de comprendre comment ils contribuent à produire un sens plus large. C’est comme cela que j’ai été formé, et que l’ont été ceux qui m’ont formé. (…) L’interprétation n’est pas une vague projection subjective, elle doit procéder d’un examen méticuleux des données, c’est-à-dire de ce ce qui se trouve dans le texte. »
  5. Pour l’humour : les réactions de Jay et des étudiants face aux comportements des personnages de l’Odyssée, et notamment d’Ulysse, sont drôles, décalées, et ils ne se gênent pas pour désacraliser les héros d’Homère ! Télémaque est une sorte de loser incapable de se bouger face aux prétendants, et Ulysse, qui n’a pas été capable de sauver la vie de ses compagnons, ne s’en sortirait pas sans l’aide d’Athéna qui intervient toujours pour lui sauver la mise ! Et pour l’humour de Daniel qui, en bon helléniste (et pour se rappeler facilement les prénoms de ses étudiants) a pris l’habitude d’attribuer à ses élèves des épithètes « homériques » que le poète antique utilisait pour caractériser ses personnages : « Achille au pied léger », Athéna aux yeux pers », « Briséis aux belles joues », etc. Adapté à des étudiants du XXIe siècle le procédé aboutit au résultat suivant : « Zach-aux-fines-lunettes », « Maureen-aux-yeux-verts », etc. « Loin d’être superficiels, (ces épithètes) étaient en fait révélateurs de quelque essence intérieure inaliénable, un goût de la précision ou une irrésistible espièglerie. » (page 94).
  6. Pour l’émotion qui affleure toujours dans le récit de ces relations père/fils, les retours vers leur histoire familiale, leurs retrouvailles au travers d’une oeuvre universelle. Après la croisière Jay fait une mauvaise chute, il est hospitalisé : « Mon père était tombé et il était évident que nous ne ferions plus de voyage culturel. Mais nous avions eu notre odyssée – nous avions, pour ainsi dire, voyagé ensemble dans ce texte pendant un semestre, texte dont il m’apparaissait  de plus en plus clairement, alors que de ma chaise je contemplais le visage immobile de mon père, qu’il parlait du présent plus que du passé. » (page 68)
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