La loi de la mer

de Davide Enia, traduit de l’italien par Françoise Brun

Lampedusa, une île au large de la Sicile dont le nom évoque pour nous tous le malheur de ces milliers de personnes qui viennent s’y réfugier ou qui meurent au large de ses côtes. Davide Enia, écrivain et dramaturge italien, s’est rendu à plusieurs reprises sur l’île de Lampedusa pour y rencontrer des habitants, des rescapés, des secouristes, des amis, tous témoins de ces tragédies qui durent depuis plus de 20 ans. La loi de la mer est un récit (c’est présenté ainsi) qui prend parfois des airs de roman.

« En mer, pas d’alternative, chaque vie est sacrée et on aide ceux qui en ont besoin. Point », telle est la loi de la mer que décrit un plongeur de l’île, devenu secouriste sous l’effet des circonstances. Enoncée d’un ton bourru, cette loi si humaine s’applique aussi sur l’île, quand les habitants sont confrontés à l’arrivée massive de personnes, rescapées des eaux. Certaines y posent un pied juste pour y mourir.

Davide Enia se rend souvent sur l’île chez ses amis Paolo et Melo qui lui racontent comment les habitants de l’île, une fois passé le premier réflexe de peur, sont devenus des secouristes, sont allés au-devant des migrants. En parallèle du récit, D. Enia livre une partie de son histoire familiale. Il a demandé à son père de l’accompagner sur l’île. Cardiologue en retraite, photographe amateur, ce père laisse toujours une « distance clinique » entre ses proches et lui, entre ce qu’il photographie et lui. A la différence de son fils et de ceux qui sont au contact direct de la souffrance. En témoigne ce qu’il décrit après avoir assisté à une scène de débarquement : « Assister, même de loin, au débarquement, c’était intéressant…non « intéressant » c’est trop limité. C’était une expérience très forte, mais vécue de l’extérieur, de l’autre côté de la grille. Physiquement, j’étais loin. »

« Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur… »

Nous emmener de l’autre côté de la grille, voilà justement ce que veut faire Davide Enia, en nous décrivant des scènes bouleversantes à hauteur de femmes et d’hommes. Et notamment ces jeunes filles qui s’évanouissent, sous l’effet de la déshydratation, à peine ont-elles posé le pied sur la terre ferme : « Ces évanouissements survenaient en silence. Il y en eut un troisième, un quatrième et un cinquième. On installa les cinq jeunes filles dans l’ambulance. Cinq pierres tombèrent dans le lac de mon coeur, qui devait absorber cette douleur comme l’eau les engloutirait. » Parfois ils s’évanouissent tous, raconte Paola.

« L’épaisseur de l’histoire individuelle »

Les témoignages sont multiples, ils proviennent des médecins, des humanitaires, des habitants. Bien sûr, nous les avons déjà lus, nous avons déjà vu des images de Lampedusa, une île qui a accueilli jusqu’à 10 000 personnes alors qu’elle compte à peine 5 000 habitants. Mais là nous sommes loin des règlements européens et des prises de position. D. Enia s’efforce de nous rendre compte de cette lueur d’humanité qui peut toujours naître, à l’image de ce Kurde qui raconte une histoire drôle de son pays : l’histoire d’un Kurde mort qui pleure car il ne veut ni l’enfer ni le paradis et quand Dieu lui demande où il veut aller, il répond « En Allemagne ». « Avant, dit Paola, j’avais tendance à voir leurs souffrances, les corps amaigris, les bleus, les cicatrices, leur regard effrayé. Je les regardais du haut de mon piédestal, tu comprends ? D’une position qui, puisqu’on les aide, les rend redevables à jamais. Et cette histoire drôle m’a fait prendre conscience de l’épaisseur de l’histoire individuelle de chacun. Je ne pouvais pas comprendre la douleur des expériences qu’ils ont vécues, mais je réalisais tout à coup que c’était une erreur gigantesque de les traiter avec ce paternalisme absurde. Il n’y a pas que le désespoir. Il y a le besoin de réussir, de devenir meilleur, il y a les chansons et les jeux, l’envie de goûter certains plats ou de plaisanter avec les autres. »

La lumière et la résistance

Et puis je ne peux pas finir sans mentionner Beppe, l’oncle de Davide et le frère du « cardiologue photographe ». Beppe et Davide sont très proches et le neveu tente de réactiver le lien qui semble distendu entre son père et son oncle. C’est Beppe qui conseille à Davide de conclure son livre « avec la lumière et la résistance », faisant ainsi référence au double sens possible du mot Lampedusa : « Lampedusa, de lepas, l’écueil qui écorche, érodé par la fureur des éléments, et qui résiste et confirme sa présence dans la vastitude infinie du grand large. Ou bien Lampedusa de lampas, flambeau qui brille dans le noir, lumière qui défie l’obscurité. »

Encore une lecture estampillée Les Arpenteurs.

Cet article, publié dans Récit, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s