La somme de nos folies

de Shih-Li Kow, Editions Zulma, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Voici un roman délicieux (pour parler comme Jean d’O) qui vous assure un dépaysement bienvenu. L’auteure, de la communauté de chinoise de Kuala Lumpur (Malaisie), écrit en anglais. En 2018, elle a reçu le Prix du premier roman étranger.

Les couvertures de Zulma sont toujours un bonheur.
Celle-ci est signée David Pearson

La ville où l’eau est un problème

La somme de nos folies nous emmène à Lubok Sayong, une petite ville de 10 000 habitants au nord de Kuala Lumpur. Une ville « où l’eau est un vrai problème, simplement parce qu’il y en a trop« . En effet, dans ce décor de lacs et de montagnes, les inondations sont fréquentes. Un lieu où débarque donc régulièrement des équipes de secouristes bénévoles dont les habitants se moquent, des politiques et quelques touristes amateurs de pêches. Dans une Malaisie à majorité musulmane, Lubok Sayong regroupe une société multiculturelle « avec une école malaise, une école chinoise, une école tamoule et un pensionnat chrétien pour jeunes filles ».

L’histoire est racontée à deux voix : celle d’Auyong, le directeur de la conserverie de litchis, au ton distancié, drôle et légèrement ironique, et celle de Mary Anne, âgée de 11 ans au début de l’histoire, et qui vient du foyer méthodiste St Mary à Kuala Lumpur. Le troisième personnage important de cette histoire est Beevi, l’amie bourrue d’Auyong, qui possède un drôle de poisson « un machin bizarre. Très laid avec un museau de chien. » Beevi finira par le relâcher dans « le lac de la quatrième épouse ». Ce poisson, légèrement monstrueux causera la mort d’un touriste américain quelque temps plus tard.

Les destins d’Auyong, Beevi et Mary Anne vont se croiser le jour où cette dernière quitte le pensionnat St Mary pour une nouvelle vie avec Assunta et son mari, ses « sponsors » (et non des parents adoptifs). Un accident de voiture, provoqué indirectement par Mary Anne et une vache va mettre fin à une vie de famille à peine débutée : les « sponsors » meurent et Mary Anne est défigurée. Sauf que Assunta était la demi-soeur de Beevi et que celle-ci va recueillir la fillette et l’emmener dans la Grande Maison.

La maison d’un homme « inconcevable »

Cette « Grande Maison » appartenait à Saïd Hameed, le père de Beevi, un homme aux multiples femmes dont quatre officielles. « C’était un homme inconcevable » décrit Beevi qui affectionne cet adjectif, « un homme très laid, croisement d’une chèvre et d’un singe ». La Grande Maison est « une forteresse de briques rouges, comme un géant de pierre, avec ses quatre hautes tours aux quatre angles, chacune dans un style et une couleur différentes. » On comprend que chacune de ces tours représente un hommage à l’une de ces quatre femmes « officielles ». Beevi et Mary Anne vont créer des chambres d’hôtes dans cette drôle de maison et apprendre à vivre ensemble. Mary Anne se partage entre l’école et la gestion de la Grande Maison avec celle qu’elle appelle désormais Mami Beevi, sous le regard protecteur d’Auyong.

Tout autour, gravitent des personnages non conventionnels ou à la limite du fantastique. Tel le mystérieux garçon qui vit sous terre, au fond du jardin. Est-il l’enfant de Violette, la dernière et très jeune femme de Saïd Hameed ? Et quel est le lien qui relie Mary Anne et Violette ? La jeune fille a toujours imaginé sa mère sous les traits d’une star d’Hollywood. Voilà bien des mystères dans cette Grande Maison.

La réalité de la société malaisienne avec sa « police des moeurs »surgit à travers le personnage de Miss Boonsidik, « moitié thaï et moitié malais qui flirtait avec les hommes sans s’en cacher. » Après avoir subi la violence des autorités pour avoir défendu les « lady-boys » – maltraités en raison de « leur côté féminin » dont « il faut les purger à force de prêches religieux et d’exercices physiques » – Miss Boonsidik deviendra l’égérie du Freedom Festival, un événement annuel qui attire à Lubok Sayong les lady-boys du monde entier, dans un pays où sévit une police religieuse….

Un roman qui flirte toujours avec le magique et dont la lecture renvoie l’image réconfortante d’une petite communauté liée par des événements « inconcevables » dans une enclave encore protégée du tourisme de masse et des fureurs de la grande ville.

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