Un temps pour haïr

de Marc Weitzmann, Grasset

Ce livre décrit le cheminement, l’enquête d’un homme, écrivain et journaliste, qui veut comprendre pourquoi la France est le pays européen dans lequel se produisent le plus grand nombre d’agressions antijuives. Et pourquoi notre pays a été frappé par le terrorisme islamiste entre 2015 et 2016 sans jamais, ensuite, « céder au populisme ».

L’enquête de Marc Weitzmann commence en 2013/2014 par une série de reportages réalisés pour un site américain. Le constat de départ du journaliste est terrible : « (…), j’avais proposé au site américain Tablet Magazine une série de reportages sur la montée des violences antijuives en France qui sert de départ à ce livre. Une vague de haine telle que ma génération n’en avait jamais connu (ndlr : M.W. est né en 1959) était en train de monter dans le pays, me semblait-il alors, mais cette haine ne visant que les juifs, n’avait aucune chance d’intéresser les médias nationaux. »

Un temps pour haïr est une archéologie d’un phénomène qui bouleverse notre société, une démarche intellectuelle fondée sur l’étude d’un grand nombre de documents : historiques (sur le statut des musulmans en Algérie pendant la colonisation), les écoutes des conversations entre les tueurs du Bataclan et leurs complices extérieurs, les comptes rendus de procès de terroristes, des rencontres avec des familles de convertis et de jeunes partis en Syrie. Tout cet ensemble – dont l’auteur nous aide à faire émerger les liens – est d’une lecture exigeante.

Le livre commence par l’histoire de trois convertis. A travers ces portraits, M. Weitzmann fait apparaître comment l’islam est revendiqué comme une alternative à une modernité détestée et comment la violence est légitimée au nom d’une « pureté religieuse ». Cette notion de pureté originelle viendrait du début de la colonisation en Algérie. Elle est portée par un drôle de personnage (dont j’ignorais totalement l’existence), Ismayl Urbain. Conseiller de Napoléon III, « prophète musulman et fonctionnaire de l’Empire », cet homme serait à l’origine du statut des musulmans d’Algérie, un statut censé protéger la « pureté » de leur religion mais qui les aurait enfermés dans une spécificité qui s’est retournée contre eux. Et parmi les racines du mal, M. Weitzmann pointe aussi l’attitude naïve et coupable de la France face aux islamistes que nous avons accueillis après la sanglante guerre civile des années 90 en Algérie.

Cette lecture m’a beaucoup travaillée parfois bousculée. A travers les témoignages, j’ai notamment été frappée par ces femmes fortes de leur seul statut de mère et qui, au nom de l’amour maternel, sont capables de justifier la violence de leurs enfants.

Le livre est parfois complexe et, je le répète, exigeant. Mais j’ai beaucoup apprécié la façon dont Marc Weitzmann nous emmène dans son cheminement intellectuel qui a été bouleversé par les attentats de 2015 : ces tragiques événements le surprennent alors qu’il commence le livre, le confirment dans sa démarche. Voilà un livre profond, qui sort des sentiers battus, des explications sociologiques faciles, et qui nous aide à analyser la période de très grand chaos que nous traversons.

Le titre du livre est extrait du Kaddish, tiré de l’Ecclésiaste :

Tout a son temps et toute chose

a sa destinée sous le ciel.

Il est un temps pour naître et un temps pour mourir ;

un temps pour planter et un temps pour arracher

ce qui est planté ;

un temps pour pleurer et un temps pour rire ;

un temps pour chercher et un temps pour perdre ;

un temps pour déchirer et un temps pour coudre ;

un temps pour aimer et un temps pour haïr.

(…) Car les fils de l’homme sont un accident :

comme celui-ci meurt, celui-là meurt,

tous sont animés d’un même souffle,

et la supériorité du sage sur la brute est nulle. »

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