Tiens ferme ta couronne

de Yannick Haenel – folio

Jean est un écrivain oisif qui passe ses journées à voir et revoir Apocalypse Now, le film maudit de Coppola. Il ne sort que pour emmener Sabbat faire ses besoins. Tot, le voisin de Jean, l’a autorisé en effet à profiter de sa télé à écran plat en son absence, à condition qu’il s’occupe de son chien, un dalmatien, et de ses yuccas. Tot est un personnage mystérieux et menaçant. On sent bien que Jean vit dans la crainte de perdre Sabbat, chien fugueur, ou de faire mourir un yucca. Voilà pour le décor…aux alentours de la Porte de Bagnolet.

Jean vient de terminer un manuscrit de 700 pages racontant la vie de l’écrivain américain Herman Melville, The Great Melville. A qui le proposer ? Qui serait assez fou pour adapter un manuscrit de 700 pages ? Michael Cimino bien sûr…

« Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire Le chasseur de daim. »

Et c’est parti pour une succession de scènes loufoques avec au programme : une rencontre, qui manque de rater avec M. Cimino à New-York, un diner plein de rebondissements chez Bofinger (brasserie parisienne située à la Bastille) avec un maître d’hôtel sosie de Macron et Isabelle Huppert en guest star (elle a tourné dans le mythique film de Cimino Les Portes du Paradis), une nuit inoubliable au Musée de la Chasse avec la réincarnation de Diane, …bref on ne s’ennuie pas. Car Jean réussit à se procurer le numéro de téléphone de Michael Cimino (auprès de Pointel, un producteur dont il est proche), l’appelle sans tenir compte du décalage horaire (« mais je ne dors jamais » répond le cinéaste maudit), prend rendez-vous au Frick Muséum devant un tableau de Rembrandt, Le cavalier polonais, ne reconnait pas Cimino car celui-ci s’habille désormais en femme… Toutes les scènes du livre sont à l’avenant.

La couronne invisible du roi

On se tromperait en pensant que ce livre ne repose que sur sa loufoquerie. Certes, on s’amuse aux aventures de ce loser toujours sur le point de perdre le fil de sa vie. Mais Jean est aussi un obsessionnel à la recherche de la vérité « forcée de fuir dans les bois… »(voir citation plus haut). Ce livre raconte aussi l’histoire d’un parcours spirituel, d’une recherche du sacré à travers des épreuves subies par le héros/narrateur.
J’étais intriguée aussi par le titre du livre qui me ravit par sa drôlerie. Voici une explication piochée dans une interview de Yannick Haenel :


« Le narrateur est un roi sans rien (…). Mais il a une couronne invisible dont le roman va raconter comment il la reconquiert. »

Selon l’auteur, en chacun de nous se trouve un point où la société n’a pas de prise, ce qui donne sa couronne au narrateur. Et Y. Haenel de poursuivre : « Le narrateur est un héros qui ne produit aucun exploit. »

J’ai éprouvé un grand plaisir à lire ce livre pour plusieurs raisons :

The Deer Hunter est un de mes films préférés et notamment pour la scène du mariage et celle où les amis qui vont bientôt partir au Vietnam jouent au billard au rythme d’un tube de l’époque « Can’t Take My Eyes Of You » : un simple moment de complicité et d’amitié et du grand art.
Le narrateur de Tiens ferme ta couronne fait souvent référence à la scène où De Niro chasse le daim et choisit de ne pas tirer alors qu’il affronte l’oeil de l’animal dans son viseur. Une scène où le temps est suspendu.

Pour qui aime l’oeuvre de Cimino, ce livre est une sorte d’hommage à ce cinéaste maudit. Un des moments savoureux du livre est celui où l’auteur fait intervenir directement Isabelle Huppert pour raconter le tournage du film Les Portes du Paradis, qui ruina la carrière de Cimino.

Hommage au film maudit de Coppola Apocalypse Now que le narrateur regarde en boucle.

L’auteur joue aussi habilement avec les symboles, les correspondances. Le daim n’est pas là par hasard…c’est lui qui fait le lien avec le sacré. De la scène de chasse de The Deer Hunter à l’accident de voiture de Pointel qui manque de mourir à cause d’un cerf et passe des heures entre la vie et la mort avec le cadavre de l’animal sur son pare-brise : encore un moment suspendu, « un point irréductible. »

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