Un peu de poésie

La librairie Les Arpenteurs, au jour 15 de sa bienheureuse opération #onconfineonbouquine, a eu la bonne idée de nous inciter à relire de la poésie. « Il traîne parfois depuis des années dans notre bibliothèque, pour la frime ou un recueil étudié il y a des années qu’on se trimbale depuis… Alors saisissez-vous de votre livre de poésie parce qu’on s’accorde trop peu souvent une parenthèse lyrique ! » nous encourage Gaëlle.



Grâce à mon amie Catherine E. qui écrit des poèmes, j’ai retrouvé le plaisir de lire de la poésie avec parfois une joie enfantine, parfois des larmes qui montent aux yeux, des bouffées d’émotion. Catherine publie ses poèmes sur un blog au joli nom de Sansonnettes & Sornettes dont je vous recommande la lecture. Ses textes sont parfois graves, parfois légers, souvent mélancoliques.

Récemment je lui ai demandé si elle était inspirée par le coronavirus. Ce thème d’inspiration ne l’a même pas effleurée. Par curiosité elle est allée chercher dans son dictionnaire de rimes les mots qui rimaient avec virus : omnibus, antivirus (bien sûr), papyrus, terminus, ficus, Nostradamus ? Amusez-vous à compléter…

Je l’avais interrogée avant le confinement à l’occasion de l’autopublication de son recueil « Failles temporelles »

Près d’une cinquantaine de tes poèmes figurent dans le recueil « Failles temporelles ». Pourquoi avoir choisi de les publier maintenant ?

Jusqu’à présent je les publiais sur mon site Sansonnettes & Sornettes et pour avoir de la visibilité auprès d’un public sélectionné. Et là j’ai eu envie d’élargir le cercle de mes lecteurs et de montrer mon travail à des personnes qui ne savent pas forcément ce que je fais en dehors de mon activité professionnelle. J’ai envie de dire « j’éprouve des émotions et c’est ainsi que je les exprime ».

Et pourquoi avoir choisi la poésie et ses contraintes d’écriture ?

La poésie est parfaitement adaptée à l’expression des émotions, des souvenirs. Elle est pour moi une écriture spontanée, adaptée au temps que je peux consacrer à l’écriture.

Écriture spontanée ne signifie pas sans contraintes. J’aime en ajouter en créant par exemple des quatrains avec la même rime, en cherchant le mot juste, en retravaillant. La contrainte peut être amusante…

A la lecture de tes poèmes on ressent souvent de la mélancolie, de la légèreté mêlée à la gravité dans l’évocation du temps passé ….

Oui mes poèmes sont souvent des méditations sur le temps qui passe, sur le sentiment d’être passée parfois à côté de quelque chose. Mes textes inspirés de mes voyages en Afrique, par exemple, sont la transposition du sentiment d’avoir vécu des événements sans les comprendre. Ils me font revenir vers des situations que j’ai vécues, retenues mais sans saisir leur sens.

Extrait de Failles Temporelle – Entre Mis Recuerdos

PAGNES ET NIGERIANES

J’ai pris le vol de nuit pour Abidjan la douce…

Au matin un petit taxi
couleur de poule rousse
m’a emmenée à Cocody
et j’ai regardé le jour enflammer
la lagune et les Deux-Plateaux
accompagnée par mes amies
des putains de haute volée
vêtue de leurs plus beaux atours
avec leurs grands turbans noués
sur leurs jolies têtes rasées
elles sont hautes comme des tours
et fières comme Yamousso
accoudées aux bars des hôtels
elles guinchent les hommes d’affaires
qui cherchent à se brûler les ailes
moi je n’ai rien fait pour leur plaire
mais elles aiment ma compagnie
Elles m’entraînent au cinéma
voir Sidiki Aba jouer dans « Petanqui »
et tandis que le public debout
interpelle les stars à l’écran
nous semons des noix de cajou
partout sur le parking géant
Nous sommes parties en balade
à Treichville sur le grand marché
voir les langoustes et les daurades
manger un Tiep sénégalais
en moquant les hommes en costard
qui voudraient pour quelques dollars
marier les princesses exilées

Je partais le lendemain soir
elles sont venues me dire au revoir
dans la grande salle d’attente
sans leur pagne sur leur tête nue
elles étaient si différentes :
je ne les ai pas reconnues !

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Des jours sans fin

de Sébastian Barry – traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux

Je n’ai pas choisi de parler de ce livre en raison de son titre qui pourrait faire référence à notre quotidien en cette période de confinement. En le feuilletant de nouveau afin de préparer cette note de lecture j’ai considéré que ce livre illustrait bien notre capacité à provoquer le bien et le mal, à révéler notre humanité – pour certains du moins – quelles que soient les circonstances.

Thomas McNulty, 17 ans et John Cole 14 ans se rencontrent aux Etats-Unis dans les années 1850. L’un a fui l’Irlande et la grande famine, l’autre la grande pauvreté d’une famille de fermiers. Ce n’est pas une histoire d’amitié entre deux adolescents mais bien une histoire d’amour que Thomas nous raconte avec un grand naturel. Quand Thomas croise John Cole (il l’appelle toujours par son prénom et son nom), après une terrible traversée entre l’Irlande et l’Amérique, il se sent de nouveau humain. Leur amour est une évidence et Thomas n’évoque John Cole – « plus beau que tout homme ayant vécu sur terre » – qu’en termes laudatifs.

« Des jours dansants »

Leur histoire les mène d’un cabaret perdu à la guerre, d’abord contre les Indiens puis dans la guerre civile aux côtés de l’Union.
Pour ne pas mourir de faim, ils acceptent un travail de danseuses dans un bar de Dogsville, une bourgade de mineurs où les femmes sont peu nombreuses mises à part « l’épouse du magasinier et la fillette du palefrenier. » Le patron du bar les trouve « mignons » et les persuade de se transformer tous les soirs en Joanna et Thomasina pour donner « l’illusion du beau sexe ».
« Ce qui est drôle c’est que dès qu’on a enfilé ces robes, tout a changé. je m’étais jamais senti aussi heureux de toute ma vie. Mes souffrances et mes soucis s’étaient tous envolés. J’étais un garçon neuf. Ou plutôt une fille neuve. Affranchi, comme les esclaves dans la guerre à venir.« 
Ces « jours dansants » durent deux ans jusqu’à ce que John et Thomas, devenus trop grands, ne puissent plus entrer dans leurs habits de danseuses. Ils y reviendront à une autre période de leur vie et après avoir fait l’expérience de la guerre.

Thomas et John vivent la guerre avec autant d’énergie et d’engagement que dans leur cabaret. Ils s’engagent dans l’Armée pour combattre les Indiens en Californie : « Les colons de Californie voulaient qu’on les en débarrasse » explique laconiquement Thomas avant de raconter une ahurissante traversée du pays où toutes les populations se croisent : des Indiens, des Scandinaves, des Mormons, (« on ne peut pas faire confiance à ces fous » affirme Thomas).

« Une Amérique imprévisible et brutale qui va de l’avant sans jamais attendre personne » décrit Tomas en évoquant comment les troupes se forment au hasard des rencontres entre des hommes partis à l’aventure pour survivre et qui sont rattrapés par la famine, les catastrophes, la spéculation.

Une drôle de famille

Les scènes de guerre alternent avec des moments de répit. Avec Winona, une jeune indienne que Thomas et John ont adoptée, ils forment une famille presque ordinaire : ils ont repris leur numéro de danseuses dans un cabaret et Thomas préfère s’habiller en femme quand il est à la maison. La guerre va les rattraper et risquer de rompre cette période de sérénité familiale.

Ce qui est frappant dans ce livre c’est l’innocence des deux personnages, illustrée par la façon dont Thomas s’exprime : avec un grand naturel. L’auteur Sebastian Barry a choisi de lui prêter un langage parlé, mais pas relâché. On sent la volonté de Thomas de bien s’exprimer malgré l’absence systématique de la négation (une intention de l’auteur pour donner une tonalité particulière ?). « La façon qu’on avait d’apprêter un cadavre au Missouri était pas piquée des hannetons » lance Thomas dès l’ouverture du livre.
On ne sait pas vraiment ce que pense John Cole, personnage plus secret : nous ne disposons que de la vision amoureuse Thomas. John Cole découvre que chez les Indiens aussi existent des « êtres merveilleux qu’ils appellent les winkte et les Blancs des Berdaches, des braves habillés en squaws » qui font la guerre en « tenue d’hommes et après la bataille remettent leurs plus beaux atours de femme. »

Ils sont innocents mais pas inconscients notamment quand ils participent aux massacres des Indiens ou des Confédérés. Une des premières scènes de massacre est d’autant plus dure quand ils s’aperçoivent qu’ils sont tombés sur un campement de femmes et d’enfants. Dans cette horreur le major, philosophe à sa manière (« les Blancs comprennent pas les Indiens et vice versa ») fait respecter les règles : il oblige ses hommes à enterrer les Indiens morts au combat et fait fusiller un soldat coupable de viols.
Un drôle de monde où parfois les ennemis s’entraident (quand les Indiens offrent à manger à la troupe affamée) où les populations se croisent dans de grands mouvements de déplacements perpétuels, où deux jeunes hommes vivent leur amour sans vraiment se cacher et arrivent à survivre dans un monde violent en formant une drôle de famille.

Un roman recommandé par Morgane de la librairie Les Arpenteurs, la meilleure du 9e arrondissement de Paris !

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Littérature du confinement

Une petite liste inspirée par la situation actuelle et qui va peut-être nous aider à prendre du recul et à relativiser notre situation. Et vous y trouverez aussi quelques conseils de survie !

J’ai de quoi tenir quelques semaines

Les Invisibles de Roy Jacobsen – Ou comment survivre en famille dans un environnement naturel difficile. Je n’ai pas trop aimé mais je vais peut-être le relire pour y puiser des ressources…

Le mur invisible de Marlen Haushofern – A la suite d’une catastrophe mondiale, une femme se retrouve seule au monde dans les Alpes autrichiennes, séparée des autres (tous morts ?) par un mur invisible. Heureusement que les animaux domestiques l’entourent pour survivre…

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin – Un huis-clos entre deux hommes coincés dans une maison par une tempête de neige et une panne d’électricité géante. Quelle meilleure situation pour tester nos capacités humaines d’entraide ?

Le Lambeau de Philippe Lançon – Un chef d’oeuvre d’humanité à découvrir pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu. Et aussi un bel hommage aux médecins, personnels soignants, tous ceux qui se dévouent en ce moment pour nous.

Dans la forêt de Jean Hegland – Nell et Eva, deux soeurs, se retrouvent seules dans la maison où elles ont toujours vécu, installée au seuil d’une forêt. Le monde s’est écroulé et on ne sait pas vraiment pourquoi. Une épidémie meurtrière ? Une catastrophe naturelle ?
Elles survivront car elles n’ont pas renoncé à ce qu’elles sont. Et peu importe ce qui est arrivé au reste du monde, J. Hegland laisse la porte ouverte à l’espoir.

Le grand marin – de Catherine Poulain – Une femme seule qui partage le quotidien d’un bateau de pêche avec quelques marins. Un beau récit de courage.

Je suis une légende de Richard Matheson – Robert Neville est le seul survivant d’une catastrophe planétaire. Tous les autres humains se sont transformés en vampires. J’adore ce livre qui me fait frissonner à chaque fois.

Et puis bien sûr La Montagne magique de Thomas Mann dont une nouvelle traduction a été publiée en 2019. « Hans Castorp rend visite à son cousin dans un luxueux hôtel de Davos, en Suisse Piégé par la magie de ce lieu éminemment romanesque, captivé par les discussions de haut vol, il ne parvient pas à repartir. »

Bon j’ai compris ma liste n’est pas fun mais vous y trouverez des raisons d’espérer dans l’humanité…

Tous ces livres ont été recommandés ou achetés à la librairie Les Arpenteurs, la meilleure librairie du 9e arrondissement de Paris. Suivez-les sur les réseaux sociaux…pendant le confinement ils continuent à guider nos lectures.

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Journal d’Irlande

de Benoîte Groult
carnets de pêche et d’amour 1977 – 2003

« J’avais une maison en Irlande… » se moque Benoîte Groult en paraphrasant la première phrase de La Ferme africaine de Karen Blixen.
En fait, B.Groult avait trois maisons : dans le Var, en Bretagne (dont elle était originaire) et dans le Kerry.

Ce Journal d’Irlande recouvre tous les mois d’août passés dans l’île entre 1977 et 2003, soit plus de 20 étés à se geler. Car il fait toujours froid dans ce pays, même en plein été et BG s’en plaint tout le temps.

B. Groult et son mari, l’écrivain Paul Guimard, sont fous de pêche. Dans ce carnet sont consignés les résultats des pêches du jour. Des maquereaux, des oursins, des crevettes, des homards, des lieus….chaque jour est une pêche miraculeuse que Benoîte pratique avec passion et en utilisant un vocabulaire très technique. Les non amateurs de pêche peuvent sauter ces passages qui frisent parfois l’indigestion tant la pêche est abondante.

La couverture people du livre avec François Mitterand venu leur rendre visite dans leur fief irlandais (P. Guimard faisait partie du cercle des conseillers du président) est trompeuse. B. Groult évoque en effet brièvement cette visite sans révélation particulière. Mais j’ai retenu de ces mondanités, la visite du Premier ministre irlandais de l’époque (Charles Haughey), dont BG rapporte ainsi les propos sur l’Europe : « Contrairement aux autres pays, notre entrée dans la communauté européenne a été pour nous l’accès à la souveraineté. Notre voix vaut désormais celle de l’Angleterre : nous ne sommes plus sa colonie. »

« Mais il faut apprendre sa mort »

Ce qui est passionnant dans ce livre, au-delà des exploits en mer de BG et des quelques célébrités de l’époque croisées, c’est la description cruelle et sans fard du vieillissement et de la déchirure qu’il provoque au sein d’un couple. B. Groult ne ménage pas son mari vieillissant qui fume, boit, se laisse aller. « En fait, Paul est mort un jour sur deux. Il s’exerce (…). Mais il faut apprendre sa mort. Peu à peu, ligne à ligne, comme une leçon qu’on ne saura peut-être plus le moment venu. Au moins ne sera-t-il pas complètement ignare en la matière. »
Elle ne s’épargne pas non plus. « Il faut être deux fois plus gaie, deux fois plus drôle, deux fois plus riche et deux fois plus généreuse pour ne pas basculer dans le camp des vieillards. »

Et pour que « le corps exulte » toujours, Benoîte reçoit les visites régulières de Kurt, son vieil amant américain rencontré en 1945. Quand Paul s’en va, Kurt arrive…Benoîte est tout aussi vache avec lui : elle se moque sans cesse de son inculture, son manque de goût. Alors que Kurt lui voue un amour que rien n’arrête, ni la distance, ni l’existence d’une épouse légitime. « Et quand il n’y a rien dans une tête pour remplacer les choses de la vie, quand on a aucun sens de la poésie, de la magie des mots, aucune fantaisie, aucun humour, il ne reste que le trou béant laissé par le désir enfui. »

Et puis il y a l’Irlande : un pays pauvre presque inhospitalier mais à la mer si généreuse. Benoîte reproche aux Irlandais une forme de passivité, de défaitisme. Les années passent et BG nous décrit des pêches moins florissantes, des crustacés qu’elles digèrent moins bien, une sorte de mousse qui apparaît sur la mer, la pollution qui arrive. « Malgré les cochonneries des Irlandais, les ordures à la mer, les vieux moteurs balancés au fond du port, la mer reste encore la plus forte et conserve sa pureté. »
Parfois on se demande pourquoi BG et son mari s’infligent l’épreuve estivale de l’Irlande : « Nous partons dans deux jours. et comme chaque année fin août, nous ne quittons pas l’Irlande, nous nous enfuyons. »

Une génération libre et égoïste ?

J’ai bien aimé ce livre même si les descriptions de pêche sont un peu répétitives (il suffit de sauter les passages) : c’est drôle, vachard, attachant, vrai. Je trouve que BG avait un vrai tempérament sportif pour affronter parfois seule la mer irlandais sur son petit bateau. Toujours coquette, elle parle souvent de ses cheveux martyrisés par le climat irlandais !
Pour les femmes de ma génération Benoîte Groult est, avec sa soeur Flora, une figure du féminisme mais plus légère que la statue Simone de Beauvoir.
A la lecture de ce livre, toute une époque défile, celle d’une génération libre et égoïste, des intellectuels qui ont marqué leur époque, qui nous sont familiers car nous étions jeunes quand ils étaient célèbres. Quelle sera leur postérité ?

Ce livre a été établi et préfacé par Blandine de Caunes, une des filles de B. Groult. Blandine raconte dans la préface que sa mère voulait publier ces carnets d’Irlande « entrecroisés avec des journaux intimes tenus parallèlement ».
J’imagine la difficulté d’une telle entreprise…émouvante et impudique à la fois. « Je me prends encore à croire que mes filles sont ma copie conforme et ne peuvent réagir que comme moi. Déception incurable. Elles sont elles-même et, d’une certaine manière, plus étrangères encore que les autres qui me sont indifférents. »

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