Lectures européennes

Bon, c’est vrai, j’ai un peu délaissé ce blog mais pas les livres. Ceux que j’ai lus durant ces quelques semaines de silence forment des piles autour de mon bureau, en attente de comptes rendus.

L’Europe d’Hier

Au mois de mai, élections européennes obligent, j’ai nettement orienté mes lectures. J’ai démarré avec Le Monde d’Hier, de Stefan Zweig (Le Livre de Poche) : à lire (ou relire) absolument selon moi pour comprendre pourquoi il faut poursuivre cette idée de la construction européenne. Une lecture émouvante, parfois inquiétante (on sait comment ça finit…). Ce tableau européen démarre avant la première guerre mondiale et se termine en 1941 quand l’Europe est de nouveau en guerre et Stefan Zweig en route pour l’exil. Il a fui l’Autriche en 1934 pour se réfugier en Angleterre puis aux Etats-Unis et enfin au Brésil où il se suicidera, avec sa femme, en 1942.

« C’est ainsi que je n’ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux ; même la vraie patrie que mon coeur s’est choisie, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique de ces temps ; jamais – ce n’est aucunement avec orgueil que je le consigne, mais avec honte – une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle élévation spirituelle à une telle décadence morale. »

S. Zweig nous livre un tableau d’une Europe dans laquelle, avant 1914, on circulait librement, sans passeport. La vie intellectuelle était intense, remplie d’échanges entre artistes européens : Stefan Zweig était un grand ami de Romain Rolland qu’il avait rencontré à Paris et avec qui il correspondait. Comme tout « bourgeois privilégié » (dixit la 4e de couverture) de cette époque, S. Zweig a beaucoup voyagé. Il a passé du temps à Paris (autour de 1904) au début de sa carrière d’écrivain. Il décrit une ville libre, internationale, où tout est toléré….On sort de cette lecture la boule au ventre car on sait vers quoi roule cette Europe si cultivée, si civilisée, …

« A moi seul j’ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu’ait connues l’humanité (…). J’ai vécu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d’abaissement qu’elle eût subi depuis des siècles, (…) ; j’ai vu croître et se répandre sous mes yeux les grandes idéologies de masse, fascisme en Italie, national-socialisme en Allemagne, bolchévisme en Russie et, avant tout, cette plaie des plaies, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne.

L’Europe à travers les siècles

Une amie a eu l’excellente idée de m’offrir Nous, l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé. une ode à l’Europe écrite en vers libres et qui aurait dû être distribuée pendant la campagne électorale ! En 180 pages, Laurent Gaudé nous raconte, avec un lyrisme bien dosé, les siècles qui ont bâti l’Europe. Un hommage, une profession de foi en l’Europe qui se lit avec plaisir et émotion. Je trouve que l’auteur maîtrise parfaitement la forme – rare pour un livre contemporain – de son texte.

Combattre les mensonges

Je termine ce compte-rendu européen par une lecture plus technique mais nécessaire : Merci l’Europe de Bernard Spitz (Grasset), Riposte aux sept mensonges populistes. » De « C’est la faute à Bruxelles » en passant par « L’Europe est une passoire » ou encore « L’Europe ne sert à rien dans notre vie quotidienne », etc., B. Spitz passer en revue les arguments habituels des anti-européens pour les démonter, expliquer ce que l’Europe a déjà construit, avancer des propositions pour réformer ce qui est bancal.

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Un temps pour haïr

de Marc Weitzmann, Grasset

Ce livre décrit le cheminement, l’enquête d’un homme, écrivain et journaliste, qui veut comprendre pourquoi la France est le pays européen dans lequel se produisent le plus grand nombre d’agressions antijuives. Et pourquoi notre pays a été frappé par le terrorisme islamiste entre 2015 et 2016 sans jamais, ensuite, « céder au populisme ».

L’enquête de Marc Weitzmann commence en 2013/2014 par une série de reportages réalisés pour un site américain. Le constat de départ du journaliste est terrible : « (…), j’avais proposé au site américain Tablet Magazine une série de reportages sur la montée des violences antijuives en France qui sert de départ à ce livre. Une vague de haine telle que ma génération n’en avait jamais connu (ndlr : M.W. est né en 1959) était en train de monter dans le pays, me semblait-il alors, mais cette haine ne visant que les juifs, n’avait aucune chance d’intéresser les médias nationaux. »

Un temps pour haïr est une archéologie d’un phénomène qui bouleverse notre société, une démarche intellectuelle fondée sur l’étude d’un grand nombre de documents : historiques (sur le statut des musulmans en Algérie pendant la colonisation), les écoutes des conversations entre les tueurs du Bataclan et leurs complices extérieurs, les comptes rendus de procès de terroristes, des rencontres avec des familles de convertis et de jeunes partis en Syrie. Tout cet ensemble – dont l’auteur nous aide à faire émerger les liens – est d’une lecture exigeante.

Le livre commence par l’histoire de trois convertis. A travers ces portraits, M. Weitzmann fait apparaître comment l’islam est revendiqué comme une alternative à une modernité détestée et comment la violence est légitimée au nom d’une « pureté religieuse ». Cette notion de pureté originelle viendrait du début de la colonisation en Algérie. Elle est portée par un drôle de personnage (dont j’ignorais totalement l’existence), Ismayl Urbain. Conseiller de Napoléon III, « prophète musulman et fonctionnaire de l’Empire », cet homme serait à l’origine du statut des musulmans d’Algérie, un statut censé protéger la « pureté » de leur religion mais qui les aurait enfermés dans une spécificité qui s’est retournée contre eux. Et parmi les racines du mal, M. Weitzmann pointe aussi l’attitude naïve et coupable de la France face aux islamistes que nous avons accueillis après la sanglante guerre civile des années 90 en Algérie.

Cette lecture m’a beaucoup travaillée parfois bousculée. A travers les témoignages, j’ai notamment été frappée par ces femmes fortes de leur seul statut de mère et qui, au nom de l’amour maternel, sont capables de justifier la violence de leurs enfants.

Le livre est parfois complexe et, je le répète, exigeant. Mais j’ai beaucoup apprécié la façon dont Marc Weitzmann nous emmène dans son cheminement intellectuel qui a été bouleversé par les attentats de 2015 : ces tragiques événements le surprennent alors qu’il commence le livre, le confirment dans sa démarche. Voilà un livre profond, qui sort des sentiers battus, des explications sociologiques faciles, et qui nous aide à analyser la période de très grand chaos que nous traversons.

Le titre du livre est extrait du Kaddish, tiré de l’Ecclésiaste :

Tout a son temps et toute chose

a sa destinée sous le ciel.

Il est un temps pour naître et un temps pour mourir ;

un temps pour planter et un temps pour arracher

ce qui est planté ;

un temps pour pleurer et un temps pour rire ;

un temps pour chercher et un temps pour perdre ;

un temps pour déchirer et un temps pour coudre ;

un temps pour aimer et un temps pour haïr.

(…) Car les fils de l’homme sont un accident :

comme celui-ci meurt, celui-là meurt,

tous sont animés d’un même souffle,

et la supériorité du sage sur la brute est nulle. »

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Héléna

de Jérémy Fel, Rivages

Décidément, je ne suis pas faite pour les thrillers, romans noirs, etc. J’assume mais je ne renonce pas.

Héléna avait tous les atouts pour me séduire : un auteur qui maîtrise à la perfection les codes du genre, un univers américain recréé par la plume d’un auteur européen (Jérémy Fel est un fan de littérature américaine), une structure dramatique irréprochable, une grande maîtrise dans l’art de distiller la peur (oui, oui, j’ai eu peur) et une couverture intrigante et très belle. Pourquoi, malgré toutes ces qualités, n’ai-je pas apprécié de livre ? Mystère. Je crois que j’ai de plus en plus de mal à supporter la lecture de scènes de violence, de maltraitance envers les enfants, etc. Et puis j’ai le sentiment que ce genre exploite toujours les mêmes thèmes avec, parfois, un sadisme gratuit.

Je résume. Norma vit seule avec ses trois enfants dans une maison paumée, à proximité d’une petite ville du Kansas. Il fait chaud, très chaud, dans le Kansas, ce qui contribue à l’atmosphère poisseuse du livre.

Trois enfants nés de trois pères différents.

Graham, l’aîné, est le fils du grand amour de jeunesse de Norma, mort tragiquement. Graham est un garçon parfait. Il hésite à quitter sa famille pour aller poursuivre ses études à New-York et marcher dans les traces de son poète de père.

Tommy est un psychopathe (il nous apparaît ainsi dès la scène d’ouverture du livre), qui torture et tue des animaux…Il est le fils d’un homme violent que Norma a épousé et suivi dans ce trou du Kansas. Cet homme est mort et nous apprendrons comment…

Et puis voici Cindy, petite fille née de père inconnu, que sa mère voue aux concours de « mini-miss ». Cindy va subir un sort tragique à cause de…

Hayley, jeune fille de « bonne famille », superficielle et cochant toutes les cases de la jeune fille de la classe moyenne aisée : ennui, addictions, soirées alcoolisées. Hayley se prépare, mollement, à un tournoi de golf quand le hasard d’un panne de voiture va l’amener chez Norma où elle va se retrouver coincée pour le pire. S’ensuivent des péripéties horribles : Tommy agresse et séquestre Hayley qui réussit à s’échapper avec l’aide de Graham. Avant de s’échapper Hayley commet un acte monstrueux contre la petite Cindy qui en portera les marques pour le reste de sa vie. Norma tente au départ de protéger Hayley avant de choisir finalement de protéger la monstruosité de Tommy puis de se venger.

Mais qui est Héléna ?

L’enchaînement est réussi : on tremble. Progressivement, on apprend pourquoi Hayley vit seule avec son père, qui était sa mère, qui était vraiment le père de Tommy et ce qu’il a fait subir à son fils, etc. Chaque personnage – hormis Graham – possède une double face qui fait osciller le lecteur du dégoût à l’empathie et inversement.

Héléna, qui donne son nom au livre, n’apparaît qu’à la fin. Elle est censée donner une clé de compréhension à cet enchevêtrement de fureurs mais, sincèrement, cela m’a complètement échappé.

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La somme de nos folies

de Shih-Li Kow, Editions Zulma, traduit de l’anglais (Malaisie) par Frédéric Grellier

Voici un roman délicieux (pour parler comme Jean d’O) qui vous assure un dépaysement bienvenu. L’auteure, de la communauté de chinoise de Kuala Lumpur (Malaisie), écrit en anglais. En 2018, elle a reçu le Prix du premier roman étranger.

Les couvertures de Zulma sont toujours un bonheur.
Celle-ci est signée David Pearson

La ville où l’eau est un problème

La somme de nos folies nous emmène à Lubok Sayong, une petite ville de 10 000 habitants au nord de Kuala Lumpur. Une ville « où l’eau est un vrai problème, simplement parce qu’il y en a trop« . En effet, dans ce décor de lacs et de montagnes, les inondations sont fréquentes. Un lieu où débarque donc régulièrement des équipes de secouristes bénévoles dont les habitants se moquent, des politiques et quelques touristes amateurs de pêches. Dans une Malaisie à majorité musulmane, Lubok Sayong regroupe une société multiculturelle « avec une école malaise, une école chinoise, une école tamoule et un pensionnat chrétien pour jeunes filles ».

L’histoire est racontée à deux voix : celle d’Auyong, le directeur de la conserverie de litchis, au ton distancié, drôle et légèrement ironique, et celle de Mary Anne, âgée de 11 ans au début de l’histoire, et qui vient du foyer méthodiste St Mary à Kuala Lumpur. Le troisième personnage important de cette histoire est Beevi, l’amie bourrue d’Auyong, qui possède un drôle de poisson « un machin bizarre. Très laid avec un museau de chien. » Beevi finira par le relâcher dans « le lac de la quatrième épouse ». Ce poisson, légèrement monstrueux causera la mort d’un touriste américain quelque temps plus tard.

Les destins d’Auyong, Beevi et Mary Anne vont se croiser le jour où cette dernière quitte le pensionnat St Mary pour une nouvelle vie avec Assunta et son mari, ses « sponsors » (et non des parents adoptifs). Un accident de voiture, provoqué indirectement par Mary Anne et une vache va mettre fin à une vie de famille à peine débutée : les « sponsors » meurent et Mary Anne est défigurée. Sauf que Assunta était la demi-soeur de Beevi et que celle-ci va recueillir la fillette et l’emmener dans la Grande Maison.

La maison d’un homme « inconcevable »

Cette « Grande Maison » appartenait à Saïd Hameed, le père de Beevi, un homme aux multiples femmes dont quatre officielles. « C’était un homme inconcevable » décrit Beevi qui affectionne cet adjectif, « un homme très laid, croisement d’une chèvre et d’un singe ». La Grande Maison est « une forteresse de briques rouges, comme un géant de pierre, avec ses quatre hautes tours aux quatre angles, chacune dans un style et une couleur différentes. » On comprend que chacune de ces tours représente un hommage à l’une de ces quatre femmes « officielles ». Beevi et Mary Anne vont créer des chambres d’hôtes dans cette drôle de maison et apprendre à vivre ensemble. Mary Anne se partage entre l’école et la gestion de la Grande Maison avec celle qu’elle appelle désormais Mami Beevi, sous le regard protecteur d’Auyong.

Tout autour, gravitent des personnages non conventionnels ou à la limite du fantastique. Tel le mystérieux garçon qui vit sous terre, au fond du jardin. Est-il l’enfant de Violette, la dernière et très jeune femme de Saïd Hameed ? Et quel est le lien qui relie Mary Anne et Violette ? La jeune fille a toujours imaginé sa mère sous les traits d’une star d’Hollywood. Voilà bien des mystères dans cette Grande Maison.

La réalité de la société malaisienne avec sa « police des moeurs »surgit à travers le personnage de Miss Boonsidik, « moitié thaï et moitié malais qui flirtait avec les hommes sans s’en cacher. » Après avoir subi la violence des autorités pour avoir défendu les « lady-boys » – maltraités en raison de « leur côté féminin » dont « il faut les purger à force de prêches religieux et d’exercices physiques » – Miss Boonsidik deviendra l’égérie du Freedom Festival, un événement annuel qui attire à Lubok Sayong les lady-boys du monde entier, dans un pays où sévit une police religieuse….

Un roman qui flirte toujours avec le magique et dont la lecture renvoie l’image réconfortante d’une petite communauté liée par des événements « inconcevables » dans une enclave encore protégée du tourisme de masse et des fureurs de la grande ville.

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