Le Colibri

de Sandro Veronesi – Editions Grasset

traduit de l’italien par Dominique Vittoz

Marco Carrera est ophtalmologiste à Rome. Il a choisi d’être médecin en hommage au Docteur Jivago, prétend-t-il. Quand Marco était enfant, sa mère l’appelait « le colibri » en raison de la toute petite taille du garçon. « Elle avait forgé pour son enfant le plus rassurant des surnoms, colibri, pour bien marquer qu’outre la petitesse, Marco avait en commun avec cet oiseau gracieux la beauté et la rapidité, aussi bien physique -remarquable, il est vrai, et toute à son avantage dans ses activités physiques – que mentale, cette dernière en revanche vantée plus que prouvée, dans son travail scolaire et sa vie sociale. » A l’âge de 14 ans, Marco suit un traitement hormonal expérimental qui lui permet d’atteindre « une taille normale ».

Avec sa femme, Marina Molitor, ils ont une fille Adèle. Depuis son enfance, Adèle est persuadée qu’un fil est attaché dans son dos et la retient au mur le plus proche. Marco pense que cette idée lui est venue depuis qu’elle a regardé des compétitions d’escrime à la télévision. Alors, Marina et Marco jouent le jeu et évitent de passer derrière leur fille pour ne pas marcher sur le fil…c’est plus difficile quand Adèle est à l’extérieur ou à l’école.

Luisa Lattes est l’amie de coeur de Marco. Adultes, ils entretiennent une correspondance suivie alors que Luisa vit à Paris. Luisa et Marco sont des « amoureux ratés ». Ils se sont connus pendant les étés passés en famille, au bord de la mer à Bolgheri. C’est un amour chaste, marqué par des ruptures épistolaires, mais Luisa sera présente jusqu’au bout dans la vie de Marco. La correspondance entre Luisa et Marco est un intercalaire temporel qui rythme le récit et donne au lecteur des repères chronologiques. Luisa n’est pas, à mon avis, une femme très intéressante mais c’est la femme de sa vie. C’est Luisa qui décrit le mieux leur amour dans une de ses lettres : « Or, sais-tu que la description de notre amour tient dans cette façon, à moi de ne jamais être là où tu es, à toi de ne jamais être là où je suis. »

Et puis il y a Ducco Chilleri, l’ami de Marco, « Brun, un sourire chevalin, si maigre qu’on avait toujours l’impression de le voir de profil, il traînait la réputation de porter malheur. » A tel point qu’il y croit lui-même ! Ducco est surnommé « l’Innommable », depuis une compétition de ski au cours de laquelle un de ses adversaires se blesse gravement comme Ducco l’avait prédit. Marco et Ducco ont grandi à Florence. Tous les deux sont liés aussi par leur passion des jeux d’argent. Duccio et ses intuitions négatives vont sauver un jour la vie de Marco : « Pour ahurissant que cela pût paraître, à la fin des années soixante-dix du XXe siècle, tous ces jeunes gens croyaient dur comme fer que Duccio Chulleri avait le mauvais oeil. »

Marco a toujours vécu entouré de personnes en analyse, ce qui explique peut-être sa méfiance envers la psychanalyse. Il se considère comme « victime de psychanalysme passif  » comme on peut l’être de « tabagisme passif ». Et pourtant il accordera sa confiance au psychanalyste que consulte Marina (la femme de Marco, une vraie mythomane) qui un jour surgira dans son cabinet pour lui annoncer qu’il court un grave danger. C’est la scène qui ouvre le livre et précipite le lecteur dans la vie de Marco. Des liens très forts vont se nouer entre les deux hommes, à distance, et Marco va jouer un rôle important dans la vie du psychanalyste. Un exemple du délicat enchevêtrement des liens entre les différents personnages de ce livre.

Mais le plus beau personnage est sans doute Miraijun, la fille d’Adèle. Son prénom signifie en japonais « l’homme du futur ». Mirajun est un personnage solaire que l’auteur semble vouloir charger du salut de l’humanité. La scène qui termine le livre est émouvante et seul un extraterrestre ne verserait pas sa larme (c’est comme la mort du Prince André dans Guerre et Paix, de Léon Tolstoï). Elle fait directement référence au film de Denys Arcand, Les Invasions Barbares (2003).

La vie de Marco est pleine de coïncidences et d’un délicat enchevêtrement entre tous ces êtres singuliers, non conventionnels, qu’il aime et accompagne : ses parents, son ex-femme, son ami porte-malheur, et sa petite-fille qui, à son tour, prendra le relais pour l’aider à partir.

A lire aussi de Sandro Veronesi (un auteur que j’adore) : Chaos Calme et Terres Rares

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CINQ DANS TES YEUX

de Hadrien Bels – L’Iconoclaste

« Sur les hauteurs de Marseille, les bars branchés et les boulangeries bios sont apparus aussi subitement qu’une poussée d’herpès » : Stress et ses copains, Nordine, Djamel, Ange, Kassim et Ichem ont grandi dans le quartier du Panier et constatent qu’en 15 ans ce coin typique marseillais est devenu une vitrine pour touristes : « Là où j’ai grandi, derrière le Vieux-Port, dans le Panier des années 90, les street-artists se sont pointés après qu’on a eu fini de mettre tous les pauvres sur le palier de la ville, au nord, dans des immeubles avec ascenseur en panne. »

A qui la faute ? Aux « venants ». C’est ainsi que Stress et ses copains appellent tous ceux qui ne viennent pas de leur quartier, ceux qui ont « la tête du mec qui a pris la confiance ». « Ils connaissent les bonnes choses, les venants, ils savent vivre. Pas comme nous. »

Stress est arrivé au Panier dans les années 90 avec sa mère, une artiste qui a créé « un centre d’expérimentation poétique » et qui lui fait honte avec ses interventions de rue (même ses copains n’osent pas se moquer pour ne pas blesser Stress).

Aujourd’hui les copains de Stress sont devenus chauffeurs de bus, agents de sécurité, dealers ou pointent au RSA. Stress zone un peu et gagne sa vie en filmant les « mariages orientaux ». Son projet est de réaliser un film sur le Panier des années 90 et sur ses copains. Pour trouver des contacts et des financements, il fréquente le milieu artiste de la friche de Belle-de-Mai en faisant l’amer constat que peu de Marseillais y travaillent « sauf pour faire la sécurité ou la cuisine ».

Cinq dans tes yeux est un roman mélancolique, amer et drôle. Le style, le sens de l’humour, de l’auto-dérision, les surnoms, les vannes, les métaphores exagérées : tout est typiquement marseillais. Mais ce n’est pas un livre pour initiés marseillais. On peut l’apprécier qu’on connaisse la ville ou pas. Les retours en arrière sont l’occasion de belles descriptions du Panier, « un territoire découpé en six vieilles places marseillaises qui ne se parlaient plus », et des voyous qui tenaient le quartier. Car, faut-il le rappeler, Le Panier a eu longtemps mauvaise réputation. Aujourd’hui seules quelques places semblent « réservées » aux natifs du quartier et le touriste ne s’y aventure pas. Stress explique malicieusement « Prendre l’apéro en bas de la place de Lenche, c’est comme aller à la piscine et rester au bord. Y t’arrivera pas grand chose. »

« Cinq dans tes yeux » est une expression qui fait référence au geste que l’on fait pour se protéger du mauvais oeil en mettant les 5 doigts de la main devant son visage.

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6 bonnes raisons de lire Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

Editions de Minuit

Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier a remporté un beau succès critique et littéraire. Succès mérité. Et ne pas se laisser décourager à la perspective de lire plus de 600 pages : on tient jusqu’au bout.

J’ai trouvé 6 bonnes raisons de dévorer ce livre.

  1. Il vous tient en haleine pendant 634 pages.
  2. Le style de l’auteur est impeccable : il sait y faire pour que nous retenions notre respiration juste le temps d’un geste, d’une réplique,…
  3. L’action se déroule en milieu rural, loin des bienheureux des grandes villes même si on est loin de l’ambiance « Le bonheur est dans le pré ».
  4. Pour les liens mystérieux entre les personnages qui se dévoilent dans les 200 dernières pages (et oui, il en faut du talent pour tenir la distance).
  5. Parce que je suis incapable de résister au stress que déclenche chez moi le suspense et là j’ai tenu sans aller lire les dernières pages.
  6. Parce que Histoires de la nuit nous raconte une histoire terrifiante, une histoire à faire peur comme celles que Marion raconte tous les soirs à sa fille Ida, extraites du livre éponyme.

Pas convaincus ? Je résume. La majeure partie du récit se déroule en une nuit, ou presque. Bergogne, sa femme Marion, et leur fille Ida habitent un hameau, La Bassée, au lieu-dit L’écart des Trois Filles Seules….Dans la maison voisine vit Christine, artiste peintre aux cheveux rouges, seule avec son chien Radjah. Christine a quitté la grande ville et ses vanités (on suppose Paris) pour se réfugier dans ce coin paumé. Elle peint toujours de grandes toiles, dont une représentant une femme vêtue de rouge. Ida aime contempler cette toile quand elle vient prendre son gouter chez Christine après l’école.

Bergogne. Il se prénomme Patrice mais c’est son nom de famille qui l’identifie le mieux, semble-t-il. Comme n’importe quel exploitant agricole, il travaille beaucoup. Il a repris l’exploitation familiale. Il est bourru et dévoué aux femmes qui l’entourent. L’histoire commence alors qu’il accompagne Christine à la gendarmerie : elle veut signaler qu’elle reçoit des lettres anonymes.
Marion, la femme de Bergogne, travaille dans une imprimerie. Grande gueule, harcelée par son patron, elle aime le karakoé où elle se rend tous les samedis avec deux collègues. L’auteur nous donne peu d’indications sur le physique des personnages : les cheveux rouges de Christine, le corps enveloppé de Bergogne, les cheveux bouclés et les créoles de Marion qui lui dessinent une silhouette sexy.

Dans cet environnement au calme apparent, tout chavire le jour des 40 ans de Marion. Bergogne, Ida et Christine lui ont préparé une surprise. L’arrivée de trois hommes inconnus qui rôdent depuis le matin autour du hameau, va transformer la fête en nuit de cauchemar. Qui sont-ils ? A qui sont-ils liés ? Que veulent-ils ? Laurent Mauvignier maîtrise le récit à la perfection : peu d’indices laissant une chance au lecteur d’avoir des intuitions. Et je n’en dirais pas plus…

Une raison de ne pas aimer le livre ? Peut-être cette écriture ralentie qui décompose chaque mouvement, avec de nombreux retours en arrière. Le procédé peut sembler répétitif mais il fonctionne parfaitement pour créer cette tension qui nous fait tenir jusqu’au bout.

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Une farouche liberté

Gisèle Halimi avec Annick Cojean

A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).

Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.

Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française.
Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »

Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.

J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là.
A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?

Editions Grasset – 2020

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