CINQ DANS TES YEUX

de Hadrien Bels – L’Iconoclaste

« Sur les hauteurs de Marseille, les bars branchés et les boulangeries bios sont apparus aussi subitement qu’une poussée d’herpès » : Stress et ses copains, Nordine, Djamel, Ange, Kassim et Ichem ont grandi dans le quartier du Panier et constatent qu’en 15 ans ce coin typique marseillais est devenu une vitrine pour touristes : « Là où j’ai grandi, derrière le Vieux-Port, dans le Panier des années 90, les street-artists se sont pointés après qu’on a eu fini de mettre tous les pauvres sur le palier de la ville, au nord, dans des immeubles avec ascenseur en panne. »

A qui la faute ? Aux « venants ». C’est ainsi que Stress et ses copains appellent tous ceux qui ne viennent pas de leur quartier, ceux qui ont « la tête du mec qui a pris la confiance ». « Ils connaissent les bonnes choses, les venants, ils savent vivre. Pas comme nous. »

Stress est arrivé au Panier dans les années 90 avec sa mère, une artiste qui a créé « un centre d’expérimentation poétique » et qui lui fait honte avec ses interventions de rue (même ses copains n’osent pas se moquer pour ne pas blesser Stress).

Aujourd’hui les copains de Stress sont devenus chauffeurs de bus, agents de sécurité, dealers ou pointent au RSA. Stress zone un peu et gagne sa vie en filmant les « mariages orientaux ». Son projet est de réaliser un film sur le Panier des années 90 et sur ses copains. Pour trouver des contacts et des financements, il fréquente le milieu artiste de la friche de Belle-de-Mai en faisant l’amer constat que peu de Marseillais y travaillent « sauf pour faire la sécurité ou la cuisine ».

Cinq dans tes yeux est un roman mélancolique, amer et drôle. Le style, le sens de l’humour, de l’auto-dérision, les surnoms, les vannes, les métaphores exagérées : tout est typiquement marseillais. Mais ce n’est pas un livre pour initiés marseillais. On peut l’apprécier qu’on connaisse la ville ou pas. Les retours en arrière sont l’occasion de belles descriptions du Panier, « un territoire découpé en six vieilles places marseillaises qui ne se parlaient plus », et des voyous qui tenaient le quartier. Car, faut-il le rappeler, Le Panier a eu longtemps mauvaise réputation. Aujourd’hui seules quelques places semblent « réservées » aux natifs du quartier et le touriste ne s’y aventure pas. Stress explique malicieusement « Prendre l’apéro en bas de la place de Lenche, c’est comme aller à la piscine et rester au bord. Y t’arrivera pas grand chose. »

« Cinq dans tes yeux » est une expression qui fait référence au geste que l’on fait pour se protéger du mauvais oeil en mettant les 5 doigts de la main devant son visage.

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6 bonnes raisons de lire Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

Editions de Minuit

Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier a remporté un beau succès critique et littéraire. Succès mérité. Et ne pas se laisser décourager à la perspective de lire plus de 600 pages : on tient jusqu’au bout.

J’ai trouvé 6 bonnes raisons de dévorer ce livre.

  1. Il vous tient en haleine pendant 634 pages.
  2. Le style de l’auteur est impeccable : il sait y faire pour que nous retenions notre respiration juste le temps d’un geste, d’une réplique,…
  3. L’action se déroule en milieu rural, loin des bienheureux des grandes villes même si on est loin de l’ambiance « Le bonheur est dans le pré ».
  4. Pour les liens mystérieux entre les personnages qui se dévoilent dans les 200 dernières pages (et oui, il en faut du talent pour tenir la distance).
  5. Parce que je suis incapable de résister au stress que déclenche chez moi le suspense et là j’ai tenu sans aller lire les dernières pages.
  6. Parce que Histoires de la nuit nous raconte une histoire terrifiante, une histoire à faire peur comme celles que Marion raconte tous les soirs à sa fille Ida, extraites du livre éponyme.

Pas convaincus ? Je résume. La majeure partie du récit se déroule en une nuit, ou presque. Bergogne, sa femme Marion, et leur fille Ida habitent un hameau, La Bassée, au lieu-dit L’écart des Trois Filles Seules….Dans la maison voisine vit Christine, artiste peintre aux cheveux rouges, seule avec son chien Radjah. Christine a quitté la grande ville et ses vanités (on suppose Paris) pour se réfugier dans ce coin paumé. Elle peint toujours de grandes toiles, dont une représentant une femme vêtue de rouge. Ida aime contempler cette toile quand elle vient prendre son gouter chez Christine après l’école.

Bergogne. Il se prénomme Patrice mais c’est son nom de famille qui l’identifie le mieux, semble-t-il. Comme n’importe quel exploitant agricole, il travaille beaucoup. Il a repris l’exploitation familiale. Il est bourru et dévoué aux femmes qui l’entourent. L’histoire commence alors qu’il accompagne Christine à la gendarmerie : elle veut signaler qu’elle reçoit des lettres anonymes.
Marion, la femme de Bergogne, travaille dans une imprimerie. Grande gueule, harcelée par son patron, elle aime le karakoé où elle se rend tous les samedis avec deux collègues. L’auteur nous donne peu d’indications sur le physique des personnages : les cheveux rouges de Christine, le corps enveloppé de Bergogne, les cheveux bouclés et les créoles de Marion qui lui dessinent une silhouette sexy.

Dans cet environnement au calme apparent, tout chavire le jour des 40 ans de Marion. Bergogne, Ida et Christine lui ont préparé une surprise. L’arrivée de trois hommes inconnus qui rôdent depuis le matin autour du hameau, va transformer la fête en nuit de cauchemar. Qui sont-ils ? A qui sont-ils liés ? Que veulent-ils ? Laurent Mauvignier maîtrise le récit à la perfection : peu d’indices laissant une chance au lecteur d’avoir des intuitions. Et je n’en dirais pas plus…

Une raison de ne pas aimer le livre ? Peut-être cette écriture ralentie qui décompose chaque mouvement, avec de nombreux retours en arrière. Le procédé peut sembler répétitif mais il fonctionne parfaitement pour créer cette tension qui nous fait tenir jusqu’au bout.

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Une farouche liberté

Gisèle Halimi avec Annick Cojean

A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).

Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.

Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française.
Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »

Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.

J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là.
A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?

Editions Grasset – 2020

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Une vie comme les autres

de Hanya Yanagihara

Une vie comme les autres est sans doute ce à quoi aspire Jude le personnage principal de cet éprouvant livre de H. Yanagihara. Mais son passé le lui interdit. Mon compte-rendu partagé entre émotion et agacement.

A propos de ce livre j’ai souvent lu qu’il racontait une histoire d’amitié entre quatre garçons : Jude, Willem, Malcom JB. En fait, l’intrigue se structure autour de Jude et Willem, comédien beau et sensible. Malcom est un architecte issu d’une famille aisée. JB, un artiste peintre égocentrique qui puise son inspiration dans la vie de Jude et de Willem. Et Jude, le juriste, brillant, beau et mystérieux. Tous les quatre se sont connus à l’université et s’installent à New-York après leurs études. On suit pendant des années leur évolution et leur réussite qui se traduit par l’amélioration de leurs lieux de vie : du taudis au loft typiquement new-yorkais.

La couverture reflète bien le contenu du livre

Jude est l’astre noir autour duquel tournent les autres. En raison de l’infernale histoire qu’il a vécue enfant et adolescent, il se dégage de Jude une noirceur et une souffrance infinies. Bien qu’entouré de la bienveillance de ses amis et du couple qui va l’adopter alors qu’il est déjà adulte, Jude glisse sans cesse en arrière vers son passé. Il s’interdit de vivre. Il est resté handicapé à la suite d’un accident (dont on apprendra les circonstances plus tard) dont il garde de graves séquelles. Ses souffrances sont aggravées par les séances d’auto-scarification qu’il s’inflige et qui le mènent plus d’une fois au bord de la mort. Mais il est toujours « sauvé » par un ami médecin qui le soigne en essayant de le protéger contre lui-même.

Que cache Jude à son entourage ? Pourquoi a-t-il tant de mal à révéler son passé même au tendre Willem dont l’amour et la compréhension se heurtent toujours au silence de Jude. Ce passé qui nous est révélé habilement tout au long du livre, met la sensibilité des lecteurs à rude épreuve ! Certaines scènes sont saturées de souffrance et de violence au point de devoir poser le livre pour respirer. Il paraît que l’éditeur aurait demandé à Hanya Yanagihara de supprimer quelques passages trop violents pour « offrir un break au lecteur ». Elle aurait dû l’écouter : le livre n’aurait rien perdu de son intensité.

J’ai lu Une vie comme les autres pendant la période du confinement. Comme tout le monde, le moral n’était pas au top d’où, peut-être, les sentiments mitigés éprouvés à la lecture de ce livre. J’ai été parfois gênée par cette accumulation de scènes de souffrance qui transforment le lecteur en voyeur. Mais ce livre reste une magnifique et bouleversante histoire d’amitié.

Buchet Chastel – 2018 –

813 pages – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel

Titre original : A Little Life

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