6 bonnes raisons de lire Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier

Editions de Minuit

Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier a remporté un beau succès critique et littéraire. Succès mérité. Et ne pas se laisser décourager à la perspective de lire plus de 600 pages : on tient jusqu’au bout.

J’ai trouvé 6 bonnes raisons de dévorer ce livre.

  1. Il vous tient en haleine pendant 634 pages.
  2. Le style de l’auteur est impeccable : il sait y faire pour que nous retenions notre respiration juste le temps d’un geste, d’une réplique,…
  3. L’action se déroule en milieu rural, loin des bienheureux des grandes villes même si on est loin de l’ambiance « Le bonheur est dans le pré ».
  4. Pour les liens mystérieux entre les personnages qui se dévoilent dans les 200 dernières pages (et oui, il en faut du talent pour tenir la distance).
  5. Parce que je suis incapable de résister au stress que déclenche chez moi le suspense et là j’ai tenu sans aller lire les dernières pages.
  6. Parce que Histoires de la nuit nous raconte une histoire terrifiante, une histoire à faire peur comme celles que Marion raconte tous les soirs à sa fille Ida, extraites du livre éponyme.

Pas convaincus ? Je résume. La majeure partie du récit se déroule en une nuit, ou presque. Bergogne, sa femme Marion, et leur fille Ida habitent un hameau, La Bassée, au lieu-dit L’écart des Trois Filles Seules….Dans la maison voisine vit Christine, artiste peintre aux cheveux rouges, seule avec son chien Radjah. Christine a quitté la grande ville et ses vanités (on suppose Paris) pour se réfugier dans ce coin paumé. Elle peint toujours de grandes toiles, dont une représentant une femme vêtue de rouge. Ida aime contempler cette toile quand elle vient prendre son gouter chez Christine après l’école.

Bergogne. Il se prénomme Patrice mais c’est son nom de famille qui l’identifie le mieux, semble-t-il. Comme n’importe quel exploitant agricole, il travaille beaucoup. Il a repris l’exploitation familiale. Il est bourru et dévoué aux femmes qui l’entourent. L’histoire commence alors qu’il accompagne Christine à la gendarmerie : elle veut signaler qu’elle reçoit des lettres anonymes.
Marion, la femme de Bergogne, travaille dans une imprimerie. Grande gueule, harcelée par son patron, elle aime le karakoé où elle se rend tous les samedis avec deux collègues. L’auteur nous donne peu d’indications sur le physique des personnages : les cheveux rouges de Christine, le corps enveloppé de Bergogne, les cheveux bouclés et les créoles de Marion qui lui dessinent une silhouette sexy.

Dans cet environnement au calme apparent, tout chavire le jour des 40 ans de Marion. Bergogne, Ida et Christine lui ont préparé une surprise. L’arrivée de trois hommes inconnus qui rôdent depuis le matin autour du hameau, va transformer la fête en nuit de cauchemar. Qui sont-ils ? A qui sont-ils liés ? Que veulent-ils ? Laurent Mauvignier maîtrise le récit à la perfection : peu d’indices laissant une chance au lecteur d’avoir des intuitions. Et je n’en dirais pas plus…

Une raison de ne pas aimer le livre ? Peut-être cette écriture ralentie qui décompose chaque mouvement, avec de nombreux retours en arrière. Le procédé peut sembler répétitif mais il fonctionne parfaitement pour créer cette tension qui nous fait tenir jusqu’au bout.

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Une farouche liberté

Gisèle Halimi avec Annick Cojean

A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).

Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.

Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française.
Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »

Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.

J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là.
A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?

Editions Grasset – 2020

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Une vie comme les autres

de Hanya Yanagihara

Une vie comme les autres est sans doute ce à quoi aspire Jude le personnage principal de cet éprouvant livre de H. Yanagihara. Mais son passé le lui interdit. Mon compte-rendu partagé entre émotion et agacement.

A propos de ce livre j’ai souvent lu qu’il racontait une histoire d’amitié entre quatre garçons : Jude, Willem, Malcom JB. En fait, l’intrigue se structure autour de Jude et Willem, comédien beau et sensible. Malcom est un architecte issu d’une famille aisée. JB, un artiste peintre égocentrique qui puise son inspiration dans la vie de Jude et de Willem. Et Jude, le juriste, brillant, beau et mystérieux. Tous les quatre se sont connus à l’université et s’installent à New-York après leurs études. On suit pendant des années leur évolution et leur réussite qui se traduit par l’amélioration de leurs lieux de vie : du taudis au loft typiquement new-yorkais.

La couverture reflète bien le contenu du livre

Jude est l’astre noir autour duquel tournent les autres. En raison de l’infernale histoire qu’il a vécue enfant et adolescent, il se dégage de Jude une noirceur et une souffrance infinies. Bien qu’entouré de la bienveillance de ses amis et du couple qui va l’adopter alors qu’il est déjà adulte, Jude glisse sans cesse en arrière vers son passé. Il s’interdit de vivre. Il est resté handicapé à la suite d’un accident (dont on apprendra les circonstances plus tard) dont il garde de graves séquelles. Ses souffrances sont aggravées par les séances d’auto-scarification qu’il s’inflige et qui le mènent plus d’une fois au bord de la mort. Mais il est toujours « sauvé » par un ami médecin qui le soigne en essayant de le protéger contre lui-même.

Que cache Jude à son entourage ? Pourquoi a-t-il tant de mal à révéler son passé même au tendre Willem dont l’amour et la compréhension se heurtent toujours au silence de Jude. Ce passé qui nous est révélé habilement tout au long du livre, met la sensibilité des lecteurs à rude épreuve ! Certaines scènes sont saturées de souffrance et de violence au point de devoir poser le livre pour respirer. Il paraît que l’éditeur aurait demandé à Hanya Yanagihara de supprimer quelques passages trop violents pour « offrir un break au lecteur ». Elle aurait dû l’écouter : le livre n’aurait rien perdu de son intensité.

J’ai lu Une vie comme les autres pendant la période du confinement. Comme tout le monde, le moral n’était pas au top d’où, peut-être, les sentiments mitigés éprouvés à la lecture de ce livre. J’ai été parfois gênée par cette accumulation de scènes de souffrance qui transforment le lecteur en voyeur. Mais ce livre reste une magnifique et bouleversante histoire d’amitié.

Buchet Chastel – 2018 –

813 pages – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel

Titre original : A Little Life

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Les Saisons, de Maurice Pons

Découvrir Les Saisons est une véritable expérience de lecture, parfois dérangeante mais jamais décevante.

Des ossements jonchent le sol de ce village de montagne paumé où débarque Siméon, le « héros » de « Les Saisons ». Un village d’où se dégage « une sauvage laideur » à l’image du visage de Siméon.

« Il était jeune encore, mais si laid, et d’une laideur si pathétique qu’on ne lui donnait plus d’âge (…). Il y avait plus d’une paume de distance entre ses gros yeux et un nez proéminent qui lui donnait l’air triste d’un vieux bélier. »

Dans ce village de nulle part, les saisons se réduisent à deux événements météorologiques : la pluie ou le gel…bleu. Un monde où quand vient le « gel bleu » on s’attache des animaux vivants sur le corps pour se réchauffer. Tout est sale. On n’y mange que des lentilles dont on fait également une boisson. Et tous les personnages sont pourvus d’un physique grotesque.

Siméon croit pouvoir s’intégrer dans cette étrange communauté. Il se fait accepter par le Conseil en tant que gardien d’une espèce de fontaine et il ira même jusqu’à demander un enfant à Clara Dodge, une femme dont il tombe amoureux dès qu’il l’aperçoit en train de se laver dans une bassine : « une lueur rose », comme la couleur de la robe que Clara porte toujours dans cet univers si gris.

Vider le coeur et le corps de son pus

Siméon veut écrire. Il transporte dans son sac des feuilles d’un beau papier, cargaison suspecte aux yeux des deux douaniers du village.
Quelques allusions à sa vie antérieure laissent penser que Siméon a beaucoup souffert : sa soeur Enina est morte dans des circonstances violentes, dans un camp.
« Je vais pouvoir ici écrire, écrire. Je vais vider mon coeur de tout son pus. «  Il faut aussi expulser le pus qui suinte de son pied blessé par un os de mouton qu’on lui a jeté lors de son arrivée au village. Pour cela, Siméon a recours aux soins de Croll, le rebouteux du village, un personnage de farce à la dimension mythologique qui soigne les hommes et les animaux. Première rencontre : « Le Croll, une espèce de géant hirsute et dépenaillé, un foulard rouge noué autour du cou, était assis sur le poitrail d’un âne qu’il maintenait de tout son poids, renversé sur le sol. (…) Il était borgne – l’oeil droit était fermé, les paupières collées l’une à l’autre comme celles d’un nouveau-né ; l’autre à ce point injecté de sang que la pupille s’-y détachait en clair sur un fond rouge sombre. »

Deux jeunes et beaux cavaliers vont entrouvrir la perspective d’un autre monde où le printemps existe et le riz cultivé. Siméon va alors entraîner le village de l’autre côté du col pour trouver….quoi ? Les cavaliers ont-ils menti ?

Un livre culte

Pus, sang, sebum, les sécrétions du corps sont invoquées pour créer cette atmosphère de pourrissement qui émane du village. « Les Saisons » est une farce, une fable parfois comique parfois terrifiante, parfois dégoûtante (que d’os, que de pus !).

Une lecture qui m’a décontenancée mais que je recommande pour qui veut faire une découverte littéraire car ce livre ne ressemble à aucun autre. La langue est magnifique : on dirait parfois du Giono. Je ne connaissais pas du tout cet auteur français (1927 – 2016) dont Les Saisons, devenu un livre culte, est l’ouvrage le plus réédité.

Souvent, l’image de Gaspard Hauser, le « calme orphelin » du poème de Paul Verlaine, me venait à l’esprit quand j’imaginais Siméon :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de me seuls yeux tranquilles
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin
...

Les Saisons – Maurice Pons – Christian Bourgois Editeur

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