Avez-vous lu Doris Lessing ?

La Marche dans l’Ombre – Autobiographie 1949-1962
Livre de Poche – Traduit de l’Anglais par Anne Rabinovitch

Doris Lessing était un écrivain prolifique. Je ne sais pas si elle aurait apprécié que je la qualifie d’écrivain (j’emploie volontairement le genre neutre) car on peut la ranger dans la catégorie des « féministes sans le savoir ». Elle ne s’est jamais revendiquée comme telle mais toute son oeuvre témoigne de son statut de femme libre et indépendante.

Son livre le plus connu est Le Carnet d’Or qui est, selon moi, aussi important, pour les femmes de ma génération que Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou l’oeuvre de Virginia Woolf (Une chambre à soi).

Quelques éléments biographiques : Doris Lessing a grandi en Rhodésie du Sud (actuel Zimbabwe). Elle a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 2007, à 88 ans. Elle est morte en 2013 à 94 ans.

La Marche dans l’Ombre, paru en 1997, est une partie de son autobiographie et couvre la période de 1949 à 1962. Une période pendant laquelle D. Lessing vit seule à Londres avec son fils Peter. Elle nous décrit une ville meurtrie d’après-guerre dans laquelle il n’est pas facile de vivre. Un des problèmes les plus graves est celui du logement, bien sûr. D. Lessing partage d’ailleurs son récit en fonction des adresses où elle a vécu, chacune représentant un pas supplémentaire vers plus de confort. Malgré une vie difficile, l’auteure n’exprime jamais de plainte ni se s’apitoie : elle décrit. Et en lisant ce récit je pensais que les gens étaient assez courageux à cette époque (même réflexion en lisant la biographie de Tolstoï ou encore le livre de W. Stegner, Angle d’équilibre….comptes rendus à venir).

Avec La Marche dans l’Ombre, nous traversons une période marquée par la reconstruction, le développement de l’idéologie communiste hors de l’URSS (D. Lessing a adhéré quelques années au PC anglais), l’évolution du statut des femmes, la fin des empires coloniaux, etc. Pour qui s’intéresse au communisme, D. Lessing dresse une typologie des différents types de communiste selon le pays dont ils sont issus… Amusant.
Ce livre est parfois déroutant car le récit est hétérogène, le style manque de fluidité mais c’est passionnant. Surtout car on y découvre des constats intemporels qui battent en brèche ceux des tenants du « c’était mieux avant ». Il se dégage de ce livre un grand sentiment de liberté (liberté de penser) et de découverte, insufflée par une plume souvent ironique et toujours très lucide.

Quand j’ai refermé le livre, j’ai constaté que je l’avais rempli de stickers pour retrouver des passages qui m’avaient fait réagir par leur pertinence. Une remarque cependant : il s’agit du témoignage d’une femme qui a du recul par rapport à cette période de sa vie (le livre est paru en 1997). Elle est d’ailleurs très critique sur son engagement au PC et raconte les réticences qu’elle a vécues lors d’un voyage en URSS avec d’autres intellectuels (le voyage incontournable à cette époque).

Quelques extraits

Sur l’engagement politique
« Mais je parle d’une génération, et nous nous inscrivions dans une sorte de psychose sociale, ou d’autohypnose de masse. Je n’essaie pas de le justifier quand je dis croire à présent que tous les mouvements de masse – religieux, politiques – sont une espèce d’hystérie collective, et qu’environ une génération plus tard les gens peuvent demander Comment pouviez-vous croire – peu importe quoi ? »

Sur le « romantisme » supposé de la gauche
« Je commençais à me sentir préoccupée par le romantisme, pour ne pas dire la sensiblerie, nullement limité au communisme, qui en fait imprègne la gauche. C’est le sentimentalisme qui accompagne si souvent les extrêmes de la brutalité, ou peut y conduire. Le style affecté. Le drapeau rouge hissé sur les hauteurs assiégées par des héros mourants. La prise de la Bastille, la prise du Palais d’Hiver…toutes deux entrées dans la mythologie hors de toute ressemblance avec la vérité.  »
Sur le même sujet, Doris Lossing se montre très critique envers Nelson Algren à qui elle fait visiter Londres.

N. Algren est un écrivain américain connu notamment pour L’Homme aux bras d’or et pour sa liaison avec S. de Beauvoir. La correspondance entre ces deux amoureux transatlantiques a été publiée. Elle est magnifique.

« A Londres il (ndlr : N. Algren) il était en quête d’une pauvreté de type romantique, car il avait l’intention d’écrire sur ce sujet. (…) Il voulait retrouver le taudis du Londres de Dickens. »
D. Lessing lui explique qu’à Londres la pauvreté est souvent cachée et rappelle à cette occasion que le célèbre brouillard de la ville, qui fait partie de ses clichés, a été éradiqué par la « loi sur la pureté de l’air » (comme quoi les préoccupations écologiques…). Les deux auteurs, l’anglaise et l’américain, s’opposent sur leur vision de la pauvreté : « J’en étais arrivée à penser que le parti pris de romancer la pauvreté – présenté souvent comme un style – était très irritant et puéril. Cela se produit sans arrêt. Les classes moyennes ont toujours adoré le sordide – La Bohème par exemple. » Les classes moyennes fans d’opéra apprécieront… Une amie m’a fait remarquer un jour que c’est Victor Hugo qui nous a imprégnés de cette vision « romantique » de la misère.

Enfin sur le Carnet d’Or et la création littéraire
Interrogée par des lecteurs curieux de savoir si Doris Lessing se cachait derrière Molly, le personnage principal du Carnet d’Or : « Virginia Woolf dit avec raison que sur 100 lecteurs d’un roman, un seul se souciera réellement du travail d’imagination effectué par l’auteur. »

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Les livres préférés des autres…

Nous sommes 10 « grands lecteurs et Arpenteurs inconditionnés » sollicités par Les Arpenteurs pour révéler notre livre préféré à l’occasion des 10 ans de la librairie (voir mon billet précédent).
Voici la sélection des mes co-lecteurs/lectrices que je ne connais pas mais dont j’apprécie les choix. Riche et varié avec une bonne représentation de la littérature étrangère…

  • Aymeric : Un bonheur parfait de James Salter (Point)
  • Dominique : Terres et Cendres de Atiq Rahimi (Folio)
  • Delphine : Harlem Quartet de James Baldwin (Stock)
  • Laurence : Hurlevent de Emily Bronte (Folio)
  • Florence : Le Bruit et la Fureur de William Faulkner (Folio)
  • Alexandra : Adieu mon unique, Antoine Audouard (Folio)
  • Monique : Confiteor, de Jaume Cabre (Babel)
  • Annie : Jeu Blanc de Richard Waganese (10/18)
  • Vincent : Sous le Volcan, de Malcom Lowry (Grasset)
Les choix des « Arpenteurs inconditionnés »

Et vous lecteurs et lectrices de ce blog, avez-vous un livre préféré ? (Vous avez une magnifique case « Répondre » ci-dessous à votre disposition).

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Comment choisir son livre préféré ?

La vie obstinée, de Wallace Stegner, Libretto

traduit de l’anglais par Eric Chédaille

Vendredi 20 septembre, ma librairie préférée, Les Arpenteurs (Paris 9) a fêté ses 10 ans. Et pour la circonstance, nos chers libraires ont eu l’élégante idée de demander à 10 de leurs lecteurs de désigner leur livre favori (même question posée à de jeunes lecteurs, des éditeurs, des écrivains). J’ai eu la chance de participer à la sélection des lecteurs mais quelle cruauté, quel choix cornélien, que ce fut difficile ! Heureusement la question m’ été posée avant l’été et j’ai eu le temps d’y réfléchir et j’ai finalement choisi La Vie Obstinée de Wallace Stegner (pour info : ma soeur aînée m’a confié qu’elle aurait fait le même choix…c’est dans notre ADN…il faudra poser la question à notre troisième soeur).

J’ai failli choisir aussi Le Bruit et La Fureur de W. Faullkner, comme Florence….

Comme je suis une ex « bonne élève », pour être sûre de mon choix j’ai relu La Vie Obstinée…et quelques années plus tard l’émotion est toujours là mais la lecture est différente. Je résume : Joe, un ancien éditeur, et sa femme, vivent à la campagne près de San Francisco. Ils ont perdu leur fils dans un accident de surf : un jeune homme qui semble avoir vécu sa courte vie de travers et avec qui Joe a entretenu des relations difficiles. La tranquillité de Joe va être bousculée par l’intrusion d’un jeune hippie, Peck, dans sa propriété et par l’installation d’un jeune couple, Marian et son mari, dans une maison à proximité. Marian est enceinte mais elle est atteinte d’un cancer. Elle risque de mourir en accouchant. C’est une jeune femme solaire. Sa sérénité apparente et son esprit tolérant exacerbent par contraste la violence des sentiments éprouvés par Joe. Il est révolté par la mort de son fils, par la présence de Peck qui va installer une véritable petite communauté hippie, dont il est le gourou, sur le terrain de Joe. Joe est aussi révolté par l’acceptation de Marian face à sa maladie. Toute l’émotion exprimée dans ce livre repose sur le déséquilibre entre la sérénité apparente de Marian, et la fureur de Joe. La collusion des sentiments trouve son apothéose dans une scène incroyable au moment où Marian doit partir pour accoucher….

Je ne sais plus en quelle année j’avais lu ce livre. J’en avais gardé un souvenir plein d’émotion, de tristesse et de douceur car je pensais à la beauté et l’humanité de Marian. Mon souvenir avait gommé la violence des sentiments de Joe envers Peck. A cette seconde lecture, la colère de Joe m’a saisie. Question d’âge…

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Venise à double tour

de Jean-Paul Kauffmann, Equateurs Littérature

Combien d’églises compte Venise ? Plusieurs centaines si on en croit les guides mais, grâce à Jean-Paul Kauffmann, on apprend que toutes les églises vénitiennes ne sont pas ouvertes au public : « Beaucoup d’églises sont fermées à jamais, faute de prêtres et de fidèles. Certaines, menaçant ruines, soutenues par des étais, sont interdites pour des raisons de sécurité. Quelques-unes ont changé d’affectation, elles sont transformées en musées, bureaux, entrepôts, appartements ou encore salles de spectacle. »

Ces églises fermées suscitent chez J.P. Kaufmann « un état de frustration insupportable« . Aussi décide-t-il de s’installer à Venise pendant quelques mois, plus exactement sur l’île de la Giudecca (en face de Venise, « à 3 minutes en vaporetto de San Marco ») et d’affronter une bureaucratie insaisissable mais censée lui ouvrir les portes des églises. Il s’agit d’une quête, celle d’un homme qui espère découvrir des trésors cachés derrière ces portes closes.

Le mystère du « grand vicaire »
Le livre aurait pu s’appeler aussi « A la recherche du grand vicaire », un personnage mystérieux qui dirige le Patriarcat, l’administration du patrimoine religieux. Le grand vicaire est un grand voyageur : parfois au Japon, parfois à Venise mais toujours invisible. Il faudra que J.P. Kauffmann se fasse aider par une guide française vivant à Venise, un peu sceptique au départ quant au bien-fondé de la démarche. Elle se méfie des non-vénitiens à la recherche « des adresses secrètes » de la ville : « Les secrets doivent être respectés » s‘agace-t-elle devant certains touristes qui se croient plus malins que les autres. Et pour finir elle aidera J.P. Kauffmann à se faire ouvrir quelques portes.

Venise à double tour recèle plusieurs livres à la fois. Pour ceux qui connaissent et aiment Venise, c’est une redécouverte dans les pas d’un voyageur qui connait bien la ville et qui nous fait entrer dans ces églises que nous ne verrons peut-être jamais. C’est aussi le récit d’une enquête bien préparée, avec méthode et plusieurs mois passés sur le terrain dans les traces de l’administration italienne. Pour ceux qui ne connaissent pas Venise c’est une bonne idée de faire découvrir la ville depuis La Giudecca et à travers ses églises.
Comme d’autres livres de J.P. Kauffann – je pense notamment à « Remonter la Marne » – j’ai beaucoup apprécié les passages où l’auteur se livre, évoque ses souvenirs, ses lectures sur Venise (Sartre, Lacan, Morand sont souvent cités). J’ai appris ainsi que Sartre avait écrit de très belles pages sur l’eau de Venise. J’ai eu le sentiment aussi que J.P. Kauffmann faisait plus facilement allusion à ses années de captivité quand il était retenu comme otage au Liban de 1985 à 1988…Et puis je l’ai trouvé aussi plus malicieux : les passages qui racontent comment il poursuit le grand vicaire sont assez drôles.

L’eau de Venise. Photo : Sylvie Bezat

Non, Venise ne meurt pas
Le problème du surtourisme à Venise est évidemment évoqué. Selon la guide française citée par J.P. Kauffmann, le tourisme vénitien était « paisible » jusque dans les années 80 (c’est la Venise que j’ai connue car je crois que mon dernier voyage à Venise date de 1983).

Pour info : 54 000 personnes vivent à Venise et 30 millions de touristes visitent la ville chaque année. Le nombre de Vénitiens diminuent : 1 000 personnes par an.


J.P. Kauffmann, lui, s’élève contre l’image « décadente » attachée depuis longtemps à Venise : « Je n’adhère en aucune faon à l’image mortifère de Venise, la chute, les affres de la décadence (vieille lune romantique qui continue à faire des ravages), pas plus qu’à la vision d’une beauté faisandée et factice. Comme toute chose ici-bas, Venise va vers sa disparition. C’est un achèvement qui n’en finit pas, un terme toujours recommencé, une terminaison inépuisable, renouvelée, esquivant en permanence l’épilogue. La phase terminale, on l’annonce depuis le début. Elle n’a pas eu lieu. Elle a déjoué tous les pronostics. Cette conclusion ne manquera pas de survenir pour nous tous ; Venise, elle, passera à travers. « 
J.P. Kauffmann n’a pas tort. Je suis souvent allée à Venise dans les années 70/80 et on entendait déjà cette chanson « Venise va mourir » et elle est toujours là.

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