Un Jardin en Australie de Sylvie Tanette

Avec Un Jardin en Australie, Sylvie Tanette livre deux beaux portraits de femmes qui se « croisent » à des années d’intervalle en Australie dans une maison aux confins du désert.

Ann est une jeune femme des années 30, issue de la bonne bourgeoisie de Sydney, et qui, contre l’avis de sa famille, épouse un ingénieur avec qui elle part s’installer à Sanilasburgh, une ville minière du Nord de l’Australie, au bord du désert.
Valérie a grandi dans les quartiers Nord de Marseille au milieu de ses frères, dans une famille d’origine italienne. 70 ans après, elle viendra s’installer dans la maison de Ann, avec son mari médecin et Elena sa fille qui, à 3 ans, ne parle toujours pas. Les deux femmes se retrouvent réunies par le jardin que Ann a créé des décennies auparavant et que Valérie va tenter de faire revivre.

Editions Grasset – 2019

Un citronnier de Sicile

Ann et Valérie ont toutes deux des objectifs exigeants. Ann s’épuise à créer un jardin empli d’essences rares dans un jardin prolongé par le désert. Aidée par un jardinier chinois elle fait venir des arbres du monde entier. Un citronnier de Sicile est le premier arbre planté et le seul qui survivra dans cette terre récalcitrante.
Valérie vient de France avec son mari médecin. Dans cette ville proche du désert et que rien ne prédestinait à cela, elle réussit à monter, avec succès, un festival d’art contemporain. Ann est un spectre bienveillant qui continuer de hanter sa maison et qui observe comment Valérie s’empare de son jardin et tente de le faire revivre. Ce jardin symbolise le lien entre ces deux femmes exigeantes, éprises de liberté

Des pionnières en milieu hostile

Ann est de la même trempe que certaines héroïnes de Wallace Stegner, des pionnières qui vivent avec leur famille dans des environnements hostiles qu’elles affrontent avec courage.
Les premières phrases de Un jardin en Australie évoquent la narratrice de La Ferme africaine de Karen Blixen. « J’avais une ferme en Afrique » faisant écho à « Il y a longtemps, en Australie, une femme a planté des citronniers de Sicile. »
Valérie s’est aussi construite aussi contre sa famille qui ne la comprend pas. Avec une énergie de jeune pionnière elle va réussir à bâtir un festival reconnu et à découvrir une artiste locale inclassable.

Un Jardin en Australie est un livre empli de mystères et de personnages secondaires aussi attachants que ses héroïnes (le jardinier chinois, les maris, la petite fille muette). L’auteure aurait pu en faire 1 000 pages tant la matière est abondante mais ce qui est appréciable justement dans ce livre c’est sa sobriété et ce que Sylvie Tanette arrive à suggérer, sans jamais surligner, de ses héroïnes à l’aide de phrases concises.

Sylvie Tanette : rencontre dans un café du 9e

Sylvie Tanette et moi avons quelques points communs. Nous avons toutes deux grandi à Marseille et vivons aujourd’hui dans le 9e arrondissement de Paris. Nous nous croisions à la sortie de l’école de nos enfants et aujourd’hui dans les rayons de notre librairie de quartier.
Un Jardin en Australie est son troisième roman. J’ai eu envie de lui poser quelques questions autour d’un café.

Sylvie Tanette

Pourquoi l’Australie ?

C’est un roman que j’ai écrit un peu à l’intuition. Je n’avais pas de projet détaillé. Au départ j’avais juste en tête la maison avec ce no man’s land autour et le désert proche. J’étais sûre que l’histoire se déroulerait dans un environnement anglophone. J’avais en tête une carte postale, une photo. Et puis j’ai pensé à l’Australie et le roman s’est construit à partir de là. Je me suis documentée mais pas trop car je voulais laisser libre cours à mon imagination. 

Valérie a grandi à Marseille comme toi. Etait-il évident pour toi d’évoquer Marseille depuis l’Australie ?

J’ai un livre en cours, depuis longtemps, qui parle de la construction des quartiers Nord de Marseille avec l’arrivée des Italiens, des Arméniens, des Espagnols, des Algériens… Et ce petit roman, Un jardin en Australie, s’est construit en racontant la même chose. Je pense que j’avais besoin de partir à l’autre bout du monde pour pouvoir me libérer et écrire une histoire sans avoir le poids de Marseille, même si elle est revenue par la fenêtre. L’Australie m’offrait une plus grande liberté. 
Salinasburg est une ville au milieu de nulle part comme les quartiers Nord de Marseille avec le train qui chaque semaine déverse des gens qui viennent du monde entier : des Irlandais, des Chinois, des Italiens. Quand je relis le livre je me dis que c’est ma façon de raconter l’histoire des quartiers Nord. Le paysage où vit l’artiste, c’est le terrain vague où on jouait quand on était petit. J’ai mis du temps à m’en rendre compte : les collines évoquent la chaîne de l’Estaque, le désert c’est la mer.

Dans ce livre tout le monde vient d’ailleurs. Même les arbres sont importés. Le seul qui survit c’est le citronnier de Sicile. Cela m’a fait rire. Le cerveau a des replis incroyables. Pendant l’écriture du livre j’ai fait un déplacement à Marseille et j’ai revu le terrain vague et cela m’a paru évident. Dans le terrain vague de mon enfance on a construit des lotissements comme à Salinasburg. 

Ann et Valérie, deux femmes vivant dans deux siècles différents et pourtant confrontées à des problèmes similaires ?

Ce sont deux femmes qui ont grandi dans des pays et des milieux sociaux différents et qui vivent finalement les mêmes choses : elles ont des problèmes avec leurs familles qui veulent tout décider pour elles. Les parents de Valérie veulent qu’elles fassent un BTS, des études courtes, alors qu’elle a envie de s’occuper d’art contemporain. On se moque d’elle mais elle y parvient même si c’est compliqué.
Pour Ann c’est la même chose : ses parents voudraient juste qu’elle épouse un garçon de son milieu. Elle a dans l’idée de découvrir son pays, de faire autre chose et de construire son jardin avec des essences rares. Toutes les deux abandonnent leur famille mais c’est la vie. J’aimais bien l’idée qu’elles soient confrontées aux mêmes choses et qu’elles n’y arrivent pas complètement. Chacune place la barre trop haut. Ce type de personnalités m’intéresse : elles se fixent des objectifs trop élevés et du coup elles sont insatisfaites. 

Pourquoi Elena, la fille de Valérie ne parle pas ?

Souvent dans les livres écrits par des femmes, on trouve des personnages qui ne parlent pas ou qui ont arrêté de parler. Je pense que ces femmes disent quelque chose d’elles, de leur condition, de ce qu’elles vivent intimement mais je ne sais pas quoi. 

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LE MONDE N’EXISTE PAS

De Fabrice Humbert – Editions Gallimard

Voici un livre qui nous parle de l’Amérique que nous adorons détester et ressasser les travers en oubliant volontiers que le bon et le mauvais finissent toujours par traverser l’océan.

Je tente un nouveau format à l’occasion d’un essai de matériel : la vidéo. Ce sera peut-être le seul et unique essai. Merci à mes abonnés (et aux autres) de m’écrire pour me dire s’ils arrivent à lire facilement cette vidéo.

Réalisation et montage : Philippe et Nicolas Dixmier

Et pour compléter…

Sur la relation du narrateur avec son passé :

« (…) les habitants de Drysden sont tous doublés de leur passé, l’adolescent escorte l’adulte, la photographie en noir et blanc s’impose à l’image. Je ne peux considérer ce qu’ils sont, je sais trop ce qu’ils ont été, sans doute parce que je n’en suis jamais sorti pu parce que j’ai bâti ma vie contre ce passé, contre les années à Drysden. »

Sur la mise en scène d’un fait divers à l’aide du mélange fiction/réel (on a retrouvé une basket de la victime) :

« La basket de Clara Montes est un effet de réel. En soi, l’événement est insignifiant mais il faut déchaîner les passions de la représentation, relancer encore et toujours la fièvre de l’émotion. Le détail a été soigneusement choisi comme le conseillait le site américain : le corps de Clara Montes désormais enterré, la présence de sa chaussure en est la métonymie et cela à travers le pied, la pantoufle de vair des contes. »

Le récit au temps du coronavirus

Le terme de récit est très régulièrement utilisé dans les médias comme pour nous signifier qu’il peut s’appliquer à n’importe quel événement. « Une relation écrite ou orale (de faits vrais ou imaginaires) » : telle est la définition donnée par le dictionnaire du mot « récit ».


Un exemple avec ce titre lu dans la presse pendant le confinement : « Le récit du pouvoir sur le coronavirus a eu pour fonction de masquer les lacunes de l’Etat ». Ce titre sous-entend donc que le récit est fabriqué avec une intention mais on peut aussi penser que l’article façonne un récit à partir de son opinion sur l’action des pouvoirs publics. Cela me paraît vertigineux et je ne cesse de m’interroger sur l’utilisation de ce mot récit à toutes les sauces.

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Un parfum de corruption

de Liu Zenyun – Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet

Voici un livre étonnant et édifiant sur la Chine. La première partie raconte l’histoire de Niu Xiaoli, une jeune femme déterminée qui vit en milieu rural et qui, un jour, part à la recherche de Song Caixa, la jeune épouse de son frère, envolée le lendemain de ses noces avec sa dot, ou plus exactement avec l’argent qui a servi à l’acheter.

Une très jolie couverture pour un livre grinçant

Nous sommes bien au 21e siècle mais dans certaines régions de Chine, les fiancées s’achètent encore. Furieuse d’avoir été bernée et sûre que son benêt de frère ne fera rien, Niu Xiaoli se lance sur les traces de Song Caixa emmenant avec elle, en otage, la femme qui a servi d’intermédiaire au mariage. S’ensuit un périple sur des milliers de kilomètres au cours duquel Niu Xialoi va être abandonnée par son « accompagnatrice » puis aidée par une autre femme qui se révèlera être une maquerelle vendant la fausse virginité de jeunes filles à des hauts fonctionnaires. Un trafic auquel Niu Xiaoli va participer parce qu’elle a besoin d’argent.

Dans la deuxième partie du livre on découvre le monde de l’administration régionale chinoise et comment un trafic de fausses virginités et un pont mal construit peuvent faire tomber des hauts fonctionnaires…On mesure dans ces passages le poids de l’administration. En Chine, si haut qu’on soit assis, on tombe très rapidement. En cas de soupçon pas d’enquête préalable et arrestation immédiate. Et l’on retrouve Niu Xiaoli qui est rentrée chez elle avec de l’argent qui lui permettra d’acheter un restaurant, de prospérer avant d’être confrontée de nouveau à la duplicité d’une de ses employées.

L’argent est le rouage qui fait tourner toutes les relations humaines…et aussi les relations conjugales. Il reste très peu de place pour les sentiments. Les personnages sont toujours en quête soit d’argent soit de pouvoir. Ou d’essayer de s’y maintenir.

La mécanique de ce livre est parfaite. Tout s’enchaîne à coup de rebondissements et de faits dont la logique nous apparaît à la fin.

Une farce drôle et instructive. Un livre recommandé par Les Arpenteurs.

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Inspirées par les livres

Livres en Pile sort de sa bibliothèque pour la regarder de l’extérieur en tant qu’objet. J’apprécie que les livres apparaissent dans les tableaux, les dessins, les photographies, qu’ils en soient l’objet central ou de simples accessoires.

Et dans la série « Le talent de mes amies » inaugurée avec Sylvie pour la littérature et Catherine pour la poésie, voici la peinture avec Nathalie et Annie.

Inspirée par une photo de ma bibliothèque publiée sur ce blog, Nathalie m’a envoyé ce très joli dessin coloré qui reflète bien selon moi l’esprit foutraque (en apparence) de mes étagères. Nathalie m’écrit :


« J’ai toujours rêvé d’avoir une pièce réservée à la lecture ou, à défaut, une grande bibliothèque : chez moi, mes livres sont perchés dans un couloir, entassés par terre ou sur un meuble.
La photo de ta bibliothèque a simplement donné vie à mon envie…et plus loin mon envie de la peindre.
En période de confinement, j’ai profité d’une après-midi pour reproduire, à ma manière, cette bibliothèque. »

Nathalie Guidoni – Avril 2020 – Peinture acrylique et feutre fin – Format 29,7×42 – Papier 250g

Annie me raconte comment elle a créé sa série « Entassements » et son évolution vers différents formats et techniques :



« En aidant une amie à vider une chambre pleine de livres, je me suis interrogée sur notre tendance à accumuler dans nos sociétés contemporaines, comme si nous risquions de manquer.
J’ai commencé par une pile de couvertures peinte en petit format (50×50). Mon professeur aux Beaux Arts, m’a suggéré d’agrandir le format (1m de haut puis 1m50) et j’ai empilé des livres, des chaussures, des doudous, du bric et du broc (d’après des photos du marché aux Puces de Jaffa où un brocanteur avait fait des piles incroyables de meubles, valises, vaisselle etc) puis j’ai empilé des crânes.
Ensuite j’ai changé de format et de technique,(acrylique sur toile alors que pour les autres c’était acrylique et huile sur papier) j’ai refait une pile de livres (d’après une photo d’une vitrine dans le passage Vivienne) et après rangement de ma penderie une pile de pulls et tee-shirt, puis un entassement de vêtements.
Après avoir exposé cette série en septembre 2018, j’ai arrêté avec cette source d’inspiration. »

Annie Darmon-Tetart – Tas de livres – Acrylique sur toile – 80x100cm – 2018

Sur le bandeau de couverture du livre de Laure Murat, Relire, enquête sur une passion littéraire, figurait cette phrase « Pourquoi garde-t-on ses livres si ce n’est pour les relire un jour ? ». Dans cette période confinée des amis regrettent, « je n’ai plus rien à lire et les librairies sont fermées ».
Certains donnent les livres une fois lus, ou les échangent, les revendent. D’autres préfèrent les emprunter en bibliothèque. Je fais partie de la catégorie qui empile et qui est bien contente, en ce moment, d’avoir un tas de livres à relire ou à découvrir parce que je n’ai pas eu le temps de les lire.

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