LE MONDE N’EXISTE PAS

De Fabrice Humbert – Editions Gallimard

Voici un livre qui nous parle de l’Amérique que nous adorons détester et ressasser les travers en oubliant volontiers que le bon et le mauvais finissent toujours par traverser l’océan.

Je tente un nouveau format à l’occasion d’un essai de matériel : la vidéo. Ce sera peut-être le seul et unique essai. Merci à mes abonnés (et aux autres) de m’écrire pour me dire s’ils arrivent à lire facilement cette vidéo.

Réalisation et montage : Philippe et Nicolas Dixmier

Et pour compléter…

Sur la relation du narrateur avec son passé :

« (…) les habitants de Drysden sont tous doublés de leur passé, l’adolescent escorte l’adulte, la photographie en noir et blanc s’impose à l’image. Je ne peux considérer ce qu’ils sont, je sais trop ce qu’ils ont été, sans doute parce que je n’en suis jamais sorti pu parce que j’ai bâti ma vie contre ce passé, contre les années à Drysden. »

Sur la mise en scène d’un fait divers à l’aide du mélange fiction/réel (on a retrouvé une basket de la victime) :

« La basket de Clara Montes est un effet de réel. En soi, l’événement est insignifiant mais il faut déchaîner les passions de la représentation, relancer encore et toujours la fièvre de l’émotion. Le détail a été soigneusement choisi comme le conseillait le site américain : le corps de Clara Montes désormais enterré, la présence de sa chaussure en est la métonymie et cela à travers le pied, la pantoufle de vair des contes. »

Le récit au temps du coronavirus

Le terme de récit est très régulièrement utilisé dans les médias comme pour nous signifier qu’il peut s’appliquer à n’importe quel événement. « Une relation écrite ou orale (de faits vrais ou imaginaires) » : telle est la définition donnée par le dictionnaire du mot « récit ».


Un exemple avec ce titre lu dans la presse pendant le confinement : « Le récit du pouvoir sur le coronavirus a eu pour fonction de masquer les lacunes de l’Etat ». Ce titre sous-entend donc que le récit est fabriqué avec une intention mais on peut aussi penser que l’article façonne un récit à partir de son opinion sur l’action des pouvoirs publics. Cela me paraît vertigineux et je ne cesse de m’interroger sur l’utilisation de ce mot récit à toutes les sauces.

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Un parfum de corruption

de Liu Zenyun – Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet

Voici un livre étonnant et édifiant sur la Chine. La première partie raconte l’histoire de Niu Xiaoli, une jeune femme déterminée qui vit en milieu rural et qui, un jour, part à la recherche de Song Caixa, la jeune épouse de son frère, envolée le lendemain de ses noces avec sa dot, ou plus exactement avec l’argent qui a servi à l’acheter.

Une très jolie couverture pour un livre grinçant

Nous sommes bien au 21e siècle mais dans certaines régions de Chine, les fiancées s’achètent encore. Furieuse d’avoir été bernée et sûre que son benêt de frère ne fera rien, Niu Xiaoli se lance sur les traces de Song Caixa emmenant avec elle, en otage, la femme qui a servi d’intermédiaire au mariage. S’ensuit un périple sur des milliers de kilomètres au cours duquel Niu Xialoi va être abandonnée par son « accompagnatrice » puis aidée par une autre femme qui se révèlera être une maquerelle vendant la fausse virginité de jeunes filles à des hauts fonctionnaires. Un trafic auquel Niu Xiaoli va participer parce qu’elle a besoin d’argent.

Dans la deuxième partie du livre on découvre le monde de l’administration régionale chinoise et comment un trafic de fausses virginités et un pont mal construit peuvent faire tomber des hauts fonctionnaires…On mesure dans ces passages le poids de l’administration. En Chine, si haut qu’on soit assis, on tombe très rapidement. En cas de soupçon pas d’enquête préalable et arrestation immédiate. Et l’on retrouve Niu Xiaoli qui est rentrée chez elle avec de l’argent qui lui permettra d’acheter un restaurant, de prospérer avant d’être confrontée de nouveau à la duplicité d’une de ses employées.

L’argent est le rouage qui fait tourner toutes les relations humaines…et aussi les relations conjugales. Il reste très peu de place pour les sentiments. Les personnages sont toujours en quête soit d’argent soit de pouvoir. Ou d’essayer de s’y maintenir.

La mécanique de ce livre est parfaite. Tout s’enchaîne à coup de rebondissements et de faits dont la logique nous apparaît à la fin.

Une farce drôle et instructive. Un livre recommandé par Les Arpenteurs.

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Inspirées par les livres

Livres en Pile sort de sa bibliothèque pour la regarder de l’extérieur en tant qu’objet. J’apprécie que les livres apparaissent dans les tableaux, les dessins, les photographies, qu’ils en soient l’objet central ou de simples accessoires.

Et dans la série « Le talent de mes amies » inaugurée avec Sylvie pour la littérature et Catherine pour la poésie, voici la peinture avec Nathalie et Annie.

Inspirée par une photo de ma bibliothèque publiée sur ce blog, Nathalie m’a envoyé ce très joli dessin coloré qui reflète bien selon moi l’esprit foutraque (en apparence) de mes étagères. Nathalie m’écrit :


« J’ai toujours rêvé d’avoir une pièce réservée à la lecture ou, à défaut, une grande bibliothèque : chez moi, mes livres sont perchés dans un couloir, entassés par terre ou sur un meuble.
La photo de ta bibliothèque a simplement donné vie à mon envie…et plus loin mon envie de la peindre.
En période de confinement, j’ai profité d’une après-midi pour reproduire, à ma manière, cette bibliothèque. »

Nathalie Guidoni – Avril 2020 – Peinture acrylique et feutre fin – Format 29,7×42 – Papier 250g

Annie me raconte comment elle a créé sa série « Entassements » et son évolution vers différents formats et techniques :



« En aidant une amie à vider une chambre pleine de livres, je me suis interrogée sur notre tendance à accumuler dans nos sociétés contemporaines, comme si nous risquions de manquer.
J’ai commencé par une pile de couvertures peinte en petit format (50×50). Mon professeur aux Beaux Arts, m’a suggéré d’agrandir le format (1m de haut puis 1m50) et j’ai empilé des livres, des chaussures, des doudous, du bric et du broc (d’après des photos du marché aux Puces de Jaffa où un brocanteur avait fait des piles incroyables de meubles, valises, vaisselle etc) puis j’ai empilé des crânes.
Ensuite j’ai changé de format et de technique,(acrylique sur toile alors que pour les autres c’était acrylique et huile sur papier) j’ai refait une pile de livres (d’après une photo d’une vitrine dans le passage Vivienne) et après rangement de ma penderie une pile de pulls et tee-shirt, puis un entassement de vêtements.
Après avoir exposé cette série en septembre 2018, j’ai arrêté avec cette source d’inspiration. »

Annie Darmon-Tetart – Tas de livres – Acrylique sur toile – 80x100cm – 2018

Sur le bandeau de couverture du livre de Laure Murat, Relire, enquête sur une passion littéraire, figurait cette phrase « Pourquoi garde-t-on ses livres si ce n’est pour les relire un jour ? ». Dans cette période confinée des amis regrettent, « je n’ai plus rien à lire et les librairies sont fermées ».
Certains donnent les livres une fois lus, ou les échangent, les revendent. D’autres préfèrent les emprunter en bibliothèque. Je fais partie de la catégorie qui empile et qui est bien contente, en ce moment, d’avoir un tas de livres à relire ou à découvrir parce que je n’ai pas eu le temps de les lire.

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Deux livres d’avant le confinement

Voici deux livres que j’ai lus avant la période de confinement. Si vous êtes à la recherche de livres distrayants, qui vous fassent oublier cette difficile période, passez votre chemin…Ces deux livres nous parlent de la souffrance des jeunes : souffrance psychologique liée à la maltraitance familiale ; souffrance face à la maladie et la mort.

Champion de Maria Pourchet – Folio

Champion est le double de Fabien un adolescent de 15 ans placé dans un internat à quelques kilomètres seulement de chez lui.
Fabien s’adresse par écrit à sa psychiatre comme elle le lui a demandé. Quand il rentre chez lui le weekend, Fabien vit l’enfer. Sa mère qui semble le détester le maltraite, et son père, désemparé, ne fait pas grand chose pour défendre son fils.
Et Fabien accumule les « bêtises » de son âge : boire, fumer, voler, être mêlé (peut-être ?) au meurtre d’une vielle dame.

On découvre progressivement qui est Champion et le secret de famille qui a bouleversé le lien entre Fabien et sa mère. Un livre grinçant, déroutant, original. L’écriture m’a un peu dérangée au début (un peu affectée pour imiter un style ado) et puis on s’y fait car Fabien est attachant et émouvant.

Un livre recommandé par Les Arpenteurs

Pierre Jourde – Winter is coming – Folio

Encore plus triste que le précédent et encore plus bouleversant car nous ne sommes plus dans la fiction.

Gabriel Jourde, alias Gazou, 20 ans, est atteint d’un cancer du rein rarissime, associé à une maladie d’origine génétique, la drépanocytose, qui touche les jeunes Noirs.
Pierre Jourde, son père, raconte la dernière année de Gabriel, les séjours à l’hôpital, la succession des examens.
Parfois, ces terribles maladies s’endorment le temps d’une rémission trompeuse pour mieux imposer leur brutalité après le fol espoir.

Les dernières pages sont terribles peut-être insoutenables face à la souffrance de Gabriel et au désespoir des parents. Le père se revoit dans cette chambre d’hôpital, les mains retournées en signe d’impuissance, tournées vers qui, vers quoi ? Ce sont les derniers instants de Gabriel :

« Voici que, dans la pénombre, la mère est assise au chevet de son fils, la te^te penchée sur lui, les deux mains posées sur son bras ; Hélène, debout, en retrait, regarde elle aussi Gabriel qui dort, ou qui voyage dans les visions de la morphine. Toutes deux le veillent et ne le quittent pas des yeux, comme s’il suffisait d’un moment d’inattention pour qu’il nous échappe à jamais. Voici que le père, debout lui aussi, sans en avoir d’abord conscience, les bras écartés du corps, ouvre les mains. C’est le geste instinctif d’impuissance de qui s’avoue désarmé; ces mains devraient agir, mais ne peuvent plus rien faire cette fois, plus rien à prendre ni à donner, rien à saisir, on ne peut plus caresser l’enfant, ni le soigner ni le prendre dans ses bras pour le consoler, comme quand il était petit et qu’il était tombé, on le voudrait mais c’est impossible, alors que faire d’autre, devant l’inéluctable, que de laisser ouvertes les mains. »

La suite est tout aussi émouvante avec une magnifique comparaison avec des comparaisons puisées dans les souvenirs esthétiques de l’auteur. Lui revient alors en mémoire des scènes de « descentes de croix des maîtres anciens ». Et puis le père culpabilise de réagir ainsi dans un moment pareil :

« S’en vouloir un instant de faire l’esthète et l’amateur d’art au moment même de la mort de son enfant, même là trouver encore le moyen de simagrées et des poses avantageuses, et puis non, comprendre que ce n’est pas cela, ils savaient, les maîtres anciens, ce que c’était que la souffrance humaine, ils connaissaient bien ce qui s’empare des muscles et des regards, cette force qui meut les bras, incline les têtes et fait jaillir les larmes, comme si une présence invisible empoignait, tordait et modelait ce corps qui ne sait pas ce qui s’empare de lui, qui ne sait pas comment ni où se tenir, et s’abandonne. »

Certes la littérature peut-être source de consolation ou de distraction (surtout en période de confinement) mais elle nous aide aussi à nous rapprocher en témoignant d’une universelle expérience.

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