Une farouche liberté

Gisèle Halimi avec Annick Cojean

A l’âge de 12 ans, Gisèle Halimi entamait une grève de la faim car elle en avait marre d’effectuer les corvées ménagères à la place de son frère. Et voilà comment peut naître une conscience féministe, à partir de ce sentiment d’injustice que peuvent ressentir les petites filles, du moins à une certaine époque (moi c’était de « sortir les glaçons » pour que mon père et mes oncles puissent boire leur apéro bien frais pendant que ma mère préparait le déjeuner dominical).

Ce livre d’entretien vient de paraître alors que Gisèle Halimi est décédée en juillet 2020, après son ami Guy Bedos. Interrogée par Annick Cojean, l’avocate des femmes évoque tous les combats qu’elle a menés au nom de « la cause des femmes » et qui l’ont rendue célèbre : la défense de Djamila Boupacha, le procès d’Aix-en-Provence, « le procès du viol », en 1978, le célèbre procès de Bobigny en 1972, l’histoire de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans puis dénoncée par son violeur pour s’être fait avorter, l’histoire de Choisir, le collectif de femmes que Gisèle Halimi avait créé pour la défense des droits des femmes. Toutes ces dates, ces événements, ces combats jalonnent la mémoire des femmes de ma génération. Gisèle Halimi est une figure marquante du combat féministe.

Je me souviens encore du choc ressenti, quand j’étais jeune, à la lecture du livre de S. De Beauvoir sur Djamila Boupacha, jeune algérienne du FLN torturée et violée par l’armée française.
Et surtout je me souviens de Gisèle Halimi comme celle qui ne cessait de répéter aux femmes « soyez indépendantes financièrement et vous serez libres. »

Gisèle Halimi a été députée, elle a participé un temps au gouvernement quand François Mitterand, qui la guettait depuis un moment, était président de la République.

J’avais le sentiment que Gisèle Halimi n’avait pas d’âge, qu’elle ne vieillissait pas, qu’elle serait toujours là.
A travers cet entretien, se dessine le portrait d’un féminisme combattant dans lequel les femmes s’engageaient en prenant des risques pour des droits qui nous semblent des évidences aujourd’hui. J’aimerais bien savoir ce que pensent les jeunes femmes de nos jours du parcours de Gisèle Halimi. Connaissent-elles seulement son nom ?

Editions Grasset – 2020

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Une vie comme les autres

de Hanya Yanagihara

Une vie comme les autres est sans doute ce à quoi aspire Jude le personnage principal de cet éprouvant livre de H. Yanagihara. Mais son passé le lui interdit. Mon compte-rendu partagé entre émotion et agacement.

A propos de ce livre j’ai souvent lu qu’il racontait une histoire d’amitié entre quatre garçons : Jude, Willem, Malcom JB. En fait, l’intrigue se structure autour de Jude et Willem, comédien beau et sensible. Malcom est un architecte issu d’une famille aisée. JB, un artiste peintre égocentrique qui puise son inspiration dans la vie de Jude et de Willem. Et Jude, le juriste, brillant, beau et mystérieux. Tous les quatre se sont connus à l’université et s’installent à New-York après leurs études. On suit pendant des années leur évolution et leur réussite qui se traduit par l’amélioration de leurs lieux de vie : du taudis au loft typiquement new-yorkais.

La couverture reflète bien le contenu du livre

Jude est l’astre noir autour duquel tournent les autres. En raison de l’infernale histoire qu’il a vécue enfant et adolescent, il se dégage de Jude une noirceur et une souffrance infinies. Bien qu’entouré de la bienveillance de ses amis et du couple qui va l’adopter alors qu’il est déjà adulte, Jude glisse sans cesse en arrière vers son passé. Il s’interdit de vivre. Il est resté handicapé à la suite d’un accident (dont on apprendra les circonstances plus tard) dont il garde de graves séquelles. Ses souffrances sont aggravées par les séances d’auto-scarification qu’il s’inflige et qui le mènent plus d’une fois au bord de la mort. Mais il est toujours « sauvé » par un ami médecin qui le soigne en essayant de le protéger contre lui-même.

Que cache Jude à son entourage ? Pourquoi a-t-il tant de mal à révéler son passé même au tendre Willem dont l’amour et la compréhension se heurtent toujours au silence de Jude. Ce passé qui nous est révélé habilement tout au long du livre, met la sensibilité des lecteurs à rude épreuve ! Certaines scènes sont saturées de souffrance et de violence au point de devoir poser le livre pour respirer. Il paraît que l’éditeur aurait demandé à Hanya Yanagihara de supprimer quelques passages trop violents pour « offrir un break au lecteur ». Elle aurait dû l’écouter : le livre n’aurait rien perdu de son intensité.

J’ai lu Une vie comme les autres pendant la période du confinement. Comme tout le monde, le moral n’était pas au top d’où, peut-être, les sentiments mitigés éprouvés à la lecture de ce livre. J’ai été parfois gênée par cette accumulation de scènes de souffrance qui transforment le lecteur en voyeur. Mais ce livre reste une magnifique et bouleversante histoire d’amitié.

Buchet Chastel – 2018 –

813 pages – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Ertel

Titre original : A Little Life

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Les Saisons, de Maurice Pons

Découvrir Les Saisons est une véritable expérience de lecture, parfois dérangeante mais jamais décevante.

Des ossements jonchent le sol de ce village de montagne paumé où débarque Siméon, le « héros » de « Les Saisons ». Un village d’où se dégage « une sauvage laideur » à l’image du visage de Siméon.

« Il était jeune encore, mais si laid, et d’une laideur si pathétique qu’on ne lui donnait plus d’âge (…). Il y avait plus d’une paume de distance entre ses gros yeux et un nez proéminent qui lui donnait l’air triste d’un vieux bélier. »

Dans ce village de nulle part, les saisons se réduisent à deux événements météorologiques : la pluie ou le gel…bleu. Un monde où quand vient le « gel bleu » on s’attache des animaux vivants sur le corps pour se réchauffer. Tout est sale. On n’y mange que des lentilles dont on fait également une boisson. Et tous les personnages sont pourvus d’un physique grotesque.

Siméon croit pouvoir s’intégrer dans cette étrange communauté. Il se fait accepter par le Conseil en tant que gardien d’une espèce de fontaine et il ira même jusqu’à demander un enfant à Clara Dodge, une femme dont il tombe amoureux dès qu’il l’aperçoit en train de se laver dans une bassine : « une lueur rose », comme la couleur de la robe que Clara porte toujours dans cet univers si gris.

Vider le coeur et le corps de son pus

Siméon veut écrire. Il transporte dans son sac des feuilles d’un beau papier, cargaison suspecte aux yeux des deux douaniers du village.
Quelques allusions à sa vie antérieure laissent penser que Siméon a beaucoup souffert : sa soeur Enina est morte dans des circonstances violentes, dans un camp.
« Je vais pouvoir ici écrire, écrire. Je vais vider mon coeur de tout son pus. «  Il faut aussi expulser le pus qui suinte de son pied blessé par un os de mouton qu’on lui a jeté lors de son arrivée au village. Pour cela, Siméon a recours aux soins de Croll, le rebouteux du village, un personnage de farce à la dimension mythologique qui soigne les hommes et les animaux. Première rencontre : « Le Croll, une espèce de géant hirsute et dépenaillé, un foulard rouge noué autour du cou, était assis sur le poitrail d’un âne qu’il maintenait de tout son poids, renversé sur le sol. (…) Il était borgne – l’oeil droit était fermé, les paupières collées l’une à l’autre comme celles d’un nouveau-né ; l’autre à ce point injecté de sang que la pupille s’-y détachait en clair sur un fond rouge sombre. »

Deux jeunes et beaux cavaliers vont entrouvrir la perspective d’un autre monde où le printemps existe et le riz cultivé. Siméon va alors entraîner le village de l’autre côté du col pour trouver….quoi ? Les cavaliers ont-ils menti ?

Un livre culte

Pus, sang, sebum, les sécrétions du corps sont invoquées pour créer cette atmosphère de pourrissement qui émane du village. « Les Saisons » est une farce, une fable parfois comique parfois terrifiante, parfois dégoûtante (que d’os, que de pus !).

Une lecture qui m’a décontenancée mais que je recommande pour qui veut faire une découverte littéraire car ce livre ne ressemble à aucun autre. La langue est magnifique : on dirait parfois du Giono. Je ne connaissais pas du tout cet auteur français (1927 – 2016) dont Les Saisons, devenu un livre culte, est l’ouvrage le plus réédité.

Souvent, l’image de Gaspard Hauser, le « calme orphelin » du poème de Paul Verlaine, me venait à l’esprit quand j’imaginais Siméon :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de me seuls yeux tranquilles
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin
...

Les Saisons – Maurice Pons – Christian Bourgois Editeur

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Un Jardin en Australie de Sylvie Tanette

Avec Un Jardin en Australie, Sylvie Tanette livre deux beaux portraits de femmes qui se « croisent » à des années d’intervalle en Australie dans une maison aux confins du désert.

Ann est une jeune femme des années 30, issue de la bonne bourgeoisie de Sydney, et qui, contre l’avis de sa famille, épouse un ingénieur avec qui elle part s’installer à Sanilasburgh, une ville minière du Nord de l’Australie, au bord du désert.
Valérie a grandi dans les quartiers Nord de Marseille au milieu de ses frères, dans une famille d’origine italienne. 70 ans après, elle viendra s’installer dans la maison de Ann, avec son mari médecin et Elena sa fille qui, à 3 ans, ne parle toujours pas. Les deux femmes se retrouvent réunies par le jardin que Ann a créé des décennies auparavant et que Valérie va tenter de faire revivre.

Editions Grasset – 2019

Un citronnier de Sicile

Ann et Valérie ont toutes deux des objectifs exigeants. Ann s’épuise à créer un jardin empli d’essences rares dans un jardin prolongé par le désert. Aidée par un jardinier chinois elle fait venir des arbres du monde entier. Un citronnier de Sicile est le premier arbre planté et le seul qui survivra dans cette terre récalcitrante.
Valérie vient de France avec son mari médecin. Dans cette ville proche du désert et que rien ne prédestinait à cela, elle réussit à monter, avec succès, un festival d’art contemporain. Ann est un spectre bienveillant qui continuer de hanter sa maison et qui observe comment Valérie s’empare de son jardin et tente de le faire revivre. Ce jardin symbolise le lien entre ces deux femmes exigeantes, éprises de liberté

Des pionnières en milieu hostile

Ann est de la même trempe que certaines héroïnes de Wallace Stegner, des pionnières qui vivent avec leur famille dans des environnements hostiles qu’elles affrontent avec courage.
Les premières phrases de Un jardin en Australie évoquent la narratrice de La Ferme africaine de Karen Blixen. « J’avais une ferme en Afrique » faisant écho à « Il y a longtemps, en Australie, une femme a planté des citronniers de Sicile. »
Valérie s’est aussi construite aussi contre sa famille qui ne la comprend pas. Avec une énergie de jeune pionnière elle va réussir à bâtir un festival reconnu et à découvrir une artiste locale inclassable.

Un Jardin en Australie est un livre empli de mystères et de personnages secondaires aussi attachants que ses héroïnes (le jardinier chinois, les maris, la petite fille muette). L’auteure aurait pu en faire 1 000 pages tant la matière est abondante mais ce qui est appréciable justement dans ce livre c’est sa sobriété et ce que Sylvie Tanette arrive à suggérer, sans jamais surligner, de ses héroïnes à l’aide de phrases concises.

Sylvie Tanette : rencontre dans un café du 9e

Sylvie Tanette et moi avons quelques points communs. Nous avons toutes deux grandi à Marseille et vivons aujourd’hui dans le 9e arrondissement de Paris. Nous nous croisions à la sortie de l’école de nos enfants et aujourd’hui dans les rayons de notre librairie de quartier.
Un Jardin en Australie est son troisième roman. J’ai eu envie de lui poser quelques questions autour d’un café.

Sylvie Tanette

Pourquoi l’Australie ?

C’est un roman que j’ai écrit un peu à l’intuition. Je n’avais pas de projet détaillé. Au départ j’avais juste en tête la maison avec ce no man’s land autour et le désert proche. J’étais sûre que l’histoire se déroulerait dans un environnement anglophone. J’avais en tête une carte postale, une photo. Et puis j’ai pensé à l’Australie et le roman s’est construit à partir de là. Je me suis documentée mais pas trop car je voulais laisser libre cours à mon imagination. 

Valérie a grandi à Marseille comme toi. Etait-il évident pour toi d’évoquer Marseille depuis l’Australie ?

J’ai un livre en cours, depuis longtemps, qui parle de la construction des quartiers Nord de Marseille avec l’arrivée des Italiens, des Arméniens, des Espagnols, des Algériens… Et ce petit roman, Un jardin en Australie, s’est construit en racontant la même chose. Je pense que j’avais besoin de partir à l’autre bout du monde pour pouvoir me libérer et écrire une histoire sans avoir le poids de Marseille, même si elle est revenue par la fenêtre. L’Australie m’offrait une plus grande liberté. 
Salinasburg est une ville au milieu de nulle part comme les quartiers Nord de Marseille avec le train qui chaque semaine déverse des gens qui viennent du monde entier : des Irlandais, des Chinois, des Italiens. Quand je relis le livre je me dis que c’est ma façon de raconter l’histoire des quartiers Nord. Le paysage où vit l’artiste, c’est le terrain vague où on jouait quand on était petit. J’ai mis du temps à m’en rendre compte : les collines évoquent la chaîne de l’Estaque, le désert c’est la mer.

Dans ce livre tout le monde vient d’ailleurs. Même les arbres sont importés. Le seul qui survit c’est le citronnier de Sicile. Cela m’a fait rire. Le cerveau a des replis incroyables. Pendant l’écriture du livre j’ai fait un déplacement à Marseille et j’ai revu le terrain vague et cela m’a paru évident. Dans le terrain vague de mon enfance on a construit des lotissements comme à Salinasburg. 

Ann et Valérie, deux femmes vivant dans deux siècles différents et pourtant confrontées à des problèmes similaires ?

Ce sont deux femmes qui ont grandi dans des pays et des milieux sociaux différents et qui vivent finalement les mêmes choses : elles ont des problèmes avec leurs familles qui veulent tout décider pour elles. Les parents de Valérie veulent qu’elles fassent un BTS, des études courtes, alors qu’elle a envie de s’occuper d’art contemporain. On se moque d’elle mais elle y parvient même si c’est compliqué.
Pour Ann c’est la même chose : ses parents voudraient juste qu’elle épouse un garçon de son milieu. Elle a dans l’idée de découvrir son pays, de faire autre chose et de construire son jardin avec des essences rares. Toutes les deux abandonnent leur famille mais c’est la vie. J’aimais bien l’idée qu’elles soient confrontées aux mêmes choses et qu’elles n’y arrivent pas complètement. Chacune place la barre trop haut. Ce type de personnalités m’intéresse : elles se fixent des objectifs trop élevés et du coup elles sont insatisfaites. 

Pourquoi Elena, la fille de Valérie ne parle pas ?

Souvent dans les livres écrits par des femmes, on trouve des personnages qui ne parlent pas ou qui ont arrêté de parler. Je pense que ces femmes disent quelque chose d’elles, de leur condition, de ce qu’elles vivent intimement mais je ne sais pas quoi. 

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